Chapter 23 - La mère de ma belle-fille

La mère d'Aurore me téléphona un samedi matin. Je connaissais à peine Madame Fabre, une femme soignée qui dirigeait autrefois une parfumerie à Saint-Étienne. Elle avait reçu mon numéro par Aurore, mais elle commença en disant qu'elle comprendrait si je refusais de lui parler. Je l'invitai à prendre un café dans une brasserie, sans lui ouvrir ma maison. Elle accepta, et nous choisîmes un endroit où nous pourrions partir facilement si la conversation devenait pénible.
Je pensai d'abord refuser la rencontre. Madame Fabre n'avait pas assisté à la coupe, mais elle était la mère d'Aurore, et je craignais une nouvelle tentative pour me faire accepter des excuses trop vite. Je lui demandai donc de préciser le motif de sa visite. Elle répondit : « Je veux savoir ce qui s'est passé de votre point de vue. Je veux aussi vous rendre un objet que j'ai trouvé. Vous n'aurez aucune obligation envers moi. » Je demandai à Claire son avis. Elle me rappela que je pouvais partir à tout moment et que rencontrer quelqu'un ne revenait pas à approuver sa version. J'avais besoin de cette phrase. Pendant des années, les repas de famille avaient fonctionné comme des tribunaux invisibles : si je servais le café à une personne, on concluait que je lui pardonnais ; si je refusais un dessert, on m'accusait de bouder. Je choisis une brasserie où l'on réglait sa propre addition au comptoir. Je pris une table près de la sortie, non pour préparer une fuite spectaculaire, mais pour me rappeler que je n'étais pas prisonnière de la conversation. En attendant Madame Fabre, je relus un message de Salomé : « Tu peux écouter sans conclure. » Je le rangeai. Quand la mère d'Aurore entra, son visage ressemblait à celui de sa fille autour des yeux. Cette ressemblance me serra le cœur. Les familles transmettent tant de choses, et pas seulement les défauts qui font du bruit.
Elle arriva avec un sac de pâtisseries. Je refusai poliment le cadeau. Elle le posa près de sa chaise, embarrassée. « Je ne sais pas ce qu'on offre à une femme dont sa fille a fait une chose pareille. »
« Rien », répondis-je. « Il suffit de ne pas prétendre que ce n'est pas arrivé. »
Elle me regarda longtemps. « Aurore m'a raconté que vous lui aviez donné votre accord puis l'aviez retiré après une dispute. J'ai vu d'autres images. J'ai compris qu'elle mentait. »
Je ne lui demandai pas lesquelles. Je voulais parler à une mère, pas ouvrir une séance de visionnage. Madame Fabre me dit qu'Aurore avait toujours voulu prouver qu'elle pouvait réussir sans la boutique familiale. Son père était mort jeune. Elle avait grandi dans une maison où chaque achat semblait menacer l'équilibre du mois. Lorsque son salon avait commencé à perdre de l'argent, elle avait caché les difficultés à tout le monde.
« Elle avait honte de revenir me demander de l'aide », dit sa mère.
« Elle aurait pu avoir honte sans me couper les cheveux pendant mon sommeil. »
« Oui. »
Ce mot me surprit. Je m'attendais à devoir convaincre, justifier, raconter la brosse d'Henri, détailler la peur. Madame Fabre n'essaya pas de m'expliquer pourquoi sa fille était innocente. Elle disait seulement qu'elle connaissait sa peur et qu'elle ne savait plus comment l'aider sans l'encourager à mentir.
« Aurore a quitté Julien », ajouta-t-elle. « Elle dort dans son ancienne chambre. Elle a commencé à travailler à temps partiel dans ma boutique, en attendant de régler le salon. Je lui ai demandé de ne pas utiliser ses problèmes financiers comme une excuse pour me cacher des choses. »
Je buvais mon café. Une partie de moi éprouva du soulagement en imaginant Aurore dans une chambre qui n'était plus la mienne. Une autre part resta inquiète : elle savait encore monter des images et parler aux investisseurs. Ce n'était pas son adresse qui déterminerait si elle avait changé.
Madame Fabre ouvrit son sac et en sortit un petit paquet de tissu. « J'ai trouvé ceci dans sa chambre. Elle dit que c'est à vous. »
C'était une manchette de chemisier que j'avais brodée pour Henri. Les initiales H. et M. s'entrelacaient sur le poignet. Elle avait disparu de l'atelier lors du tournage. Je la pris. « Pourquoi Aurore avait-elle cela ? »
« Elle a dit qu'elle voulait créer une scène où vous teniez un souvenir de votre mari. Elle ne l'a jamais utilisée. »
Je fermai les yeux. La violence ne se limitait donc pas à ma coupe. Ils avaient fouillé dans nos objets pour composer l'émotion d'un public. Henri ne leur avait pas appartenu. Je rangeai la manchette dans mon sac et remerciai Madame Fabre de me l'avoir rendue.
Elle hésita avant de partir. « Est-ce que vous pensez qu'elle peut se relever ? »
« Je l'ignore. Je ne souhaite pas qu'elle souffre toute sa vie. Mais je ne veux pas que sa guérison soit mon travail. »
Madame Fabre acquiesça et s'en alla avec ses pâtisseries. J'avais peur qu'elle soit venue demander une faveur. Elle était venue, surtout, pour ne plus participer au mensonge. Nous n'étions pas devenues amies. Nous avions réussi une conversation honnête.
De retour chez moi, je plaçai la manchette auprès de la brosse d'Henri. Une photographie, prise lors de notre mariage, montrait ce chemisier porté sous une veste blanche. Henri s'était moqué de la longueur des manches. Je ris en revoyant son visage. Ce souvenir venait de m'être restitué par la mère de la femme qui m'avait blessée. Rien n'était simple.
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Dans la soirée, Aurore m'envoya un message : « Ma mère est allée te voir. Je ne lui ai pas demandé de plaider ma cause. Je sais qu'elle t'a rendu quelque chose. Je chercherai le reste. » Je répondis seulement : « Merci de rendre ce qui m'appartient. Pour le reste, passe par Salomé. »
Je ne savais pas si Aurore comprendrait un jour que des excuses ne donnent pas un droit d'entrée chez celui qu'on a humilié. Ce soir-là, j'avais assez fait en lui indiquant la porte par laquelle une relation, peut-être, pourrait redevenir possible : la vérité, sans mise en scène.