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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 22 / 30

Chapter 22 - La nuit de la canalisation

La canalisation céda à deux heures du matin, un mercredi. Les premières gouttes traversèrent le plafond de la salle de couture des Heures Douces, puis l'eau se mit à tomber par nappes sur les tables. Une veilleuse appela Madame Vernet, qui fit intervenir la maintenance et organiser le déplacement des résidents concernés vers des pièces sûres. Personne ne fut blessé, mais plusieurs cartons contenant des vêtements à réparer et des albums de photographies furent mouillés.

Je sortis du lit avec l'impression que mon téléphone sonnait depuis une heure. Il était encore nuit et ma première pensée fut pour Inès. Lorsque je vis le nom de Madame Vernet, je compris qu'une urgence concernait la résidence. Avant de partir, je vérifiai que la liste de contacts professionnels était bien enregistrée ; je ne voulais pas me retrouver sur place à improviser des secours pour lesquels je n'avais aucune compétence. Madame Vernet me décrivit la situation calmement : les résidents avaient été déplacés selon les consignes, la maintenance intervenait, les dégâts matériels seraient évalués après sécurisation. Cette précision me rassura. Je préparai deux thermos, l'un de café et l'autre de thé, puis j'appelai André pour la camionnette. Il me répondit qu'il pouvait aider, mais qu'il avait rendez-vous avec son médecin en fin de matinée. « Nous organiserons le transport pour que tu puisses y aller », dis-je. J'avais parfois tendance à croire que les gens qui me soutenaient devaient être disponibles sans limites. Nous trouvâmes une solution avec le concierge de la résidence, qui possédait un petit utilitaire pour le second voyage. Ce fut notre première décision commune de la journée : aider sans prétendre que les besoins des bénévoles n'existaient pas. Dans l'atelier, je pris une paire de gants, des étiquettes résistantes et un carnet. Je n'emportai ni appareil photo ni caméra. La situation n'avait besoin d'aucun témoin virtuel pour être sérieuse.

Je reçus un appel au petit matin. Madame Vernet ne me demanda pas de venir jouer les héroïnes ; elle voulait savoir quels tissus pouvaient être sauvés. J'arrivai après le passage des techniciens, lorsque la zone dangereuse avait été isolée. André conduisit une camionnette pour transporter les machines portatives et quelques cartons secs vers mon atelier, avec l'autorisation de la résidence. Jeanne, installée dans la salle de lecture, nous regardait passer les caisses comme si nous évacuions une collection nationale.

« Mon manteau ! » s'écria-t-elle.

Il était resté dans sa chambre, au sec. Elle en rit elle-même après l'avoir vérifié. Farida, en revanche, avait perdu un album contenant des photos de ses fils enfants. Certaines pages collaient entre elles. Elle voulut les séparer immédiatement. Je lui conseillai d'attendre qu'une personne compétente examine l'album, de le mettre à l'abri sans tirer sur les photographies. Madame Vernet contacta un service de conservation local. Nous n'allions pas sauver un souvenir en le déchirant par empressement.

Le déménagement provisoire mobilisa les familles. Lise, qui avait terminé sa nuit de travail, proposa de garder un œil sur les besoins médicaux signalés par le personnel, dans le cadre de ce que son service pouvait autoriser. Claire prépara des sandwiches pour les bénévoles. Inès, sortie du lycée, étiqueta des cartons sous la direction de Madame Vernet. Elle ne porta rien de lourd ; personne ne lui demanda de prendre des responsabilités d'adulte. Elle fut pourtant fière de retrouver un vieux dé à coudre au fond d'une boîte détrempée.

« C'est celui de Jeanne », annonça-t-elle.

« Comment le sais-tu ? » demandai-je.

« Elle m'a dit qu'il avait une fleur gravée dessus. »

Je le lui remis. Jeanne serra l'objet contre sa paume. « Mon père me l'a offert pour mes douze ans. J'étais persuadée qu'il avait disparu. »

Je pensais à ma natte, au ruban bleu et à toutes les choses qu'une autre personne peut qualifier de vieilleries parce qu'elle n'en connaît pas l'histoire. Nous avions passé la matinée à sauver des vêtements et des albums. L'important n'était pas leur prix. C'était que quelqu'un avait pris le temps de demander ce qui comptait.

Vers dix-sept heures, Julien arriva avec une camionnette de location. Lise l'avait informé de la situation parce qu'il pouvait aider à déplacer le mobilier une fois le bâtiment sécurisé. Je le vis hésiter devant la porte de mon atelier, où nous avions installé des caisses. « Je peux porter quelque chose ? » demanda-t-il.

Je lui indiquai les cartons légers destinés à la salle municipale. « Les consignes sont affichées. Tu demandes à Madame Vernet avant de prendre un carton. »

Il ne contesta pas. Il travailla pendant deux heures avec les autres bénévoles, sans chercher à me parler. Inès l'observa discrètement. À la fin, elle lui tendit une bouteille d'eau. Ils discutèrent de sa pièce de théâtre. Je m'éloignai pour leur laisser cet espace qui n'avait pas besoin de moi.

Un journaliste passa devant la résidence et demanda s'il pouvait filmer l'entraide. Madame Vernet refusa les plans où apparaissaient les résidents sans accord. Il put filmer la façade, les véhicules et les techniciens, après leur autorisation. L'épisode resta une panne de bâtiment, pas un épisode supplémentaire du drame familial. Cette simple limite m'apaisa.

Le lendemain, l'atelier fut provisoirement transféré dans une salle municipale. Nous avions perdu des fournitures, mais pas toutes. Un réparateur indépendant vérifia les machines avant leur remise en service. Je calculai le coût de ce qui manquait et demandai à Madame Vernet si la résidence disposait d'une assurance adaptée. Elle hocha la tête et me remercia de ne pas avoir lancé immédiatement une collecte sur Internet. « Il faut d'abord savoir ce qui est pris en charge », dit-elle.

Nous ouvrîmes la salle municipale le vendredi. Jeanne y posa son manteau vert sur une chaise. Farida apporta son album dans un carton rigide ; un spécialiste allait pouvoir examiner les pages. Odette disposa des fleurs dans un pot de confiture. Les tables ne se ressemblaient pas, les éclairages étaient moins agréables, mais chacun retrouva une place.

À la fin, Julien me demanda : « Tu as besoin d'aide pour rentrer la machine ? »

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« André s'en charge. Merci d'avoir porté les cartons. »

Il sembla d'abord déçu. Puis il répondit : « D'accord. À bientôt, maman. » Il partit sans demander de récompense. Ce fut peut-être la première aide qu'il m'offrait depuis longtemps sans m'envoyer la facture émotionnelle après.

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