Chapter 27 - Le fils que je ne voulais pas perdre

Julien commença à me rendre visite un dimanche sur deux, pendant une heure, sans entrer dans l'atelier. Nous avions convenu de cette règle après plusieurs échanges avec Salomé et nos propres soutiens. Le premier dimanche, il apporta des fraises. Elles étaient trop mûres, mais je les servis avec du fromage blanc. Nous parlâmes des travaux dans la rue et d'un voisin qui avait peint son portail d'une couleur violette impossible à ignorer. Le banal nous faisait du bien ; je ne voulais pas qu'il serve à effacer ce que nous devions encore affronter.
Nous avons aussi convenu d'une règle pour les anniversaires : aucune invitation ne serait envoyée à ma place et aucun repas ne servirait de test pour mesurer mon affection. Si j'avais envie de recevoir Julien, je le lui dirais. Si je préférais passer une journée avec Inès ou Claire, il n'y verrait pas une punition. Je découvrais tardivement qu'une famille pouvait organiser des fêtes sans transformer chaque chaise vide en accusation.
Je retrouvai dans mon répertoire un ancien message vocal de Julien, enregistré des années plus tôt. Il me demandait la recette de la tarte aux poires pour Inès et riait parce qu'il avait oublié d'acheter des poires. Je l'écoutai une seule fois, puis je le rangeai. Je ne voulais pas comparer sans cesse l'homme d'aujourd'hui à un fils idéal que j'aurais fabriqué à partir de messages heureux. Il avait été généreux certains jours, égoïste d'autres jours, et capable d'une cruauté que je n'avais pas imaginée. La relation que nous pouvions reconstruire devrait contenir toute cette vérité. Avant sa visite, j'appelai Lise pour vérifier si le calendrier des rencontres avec Inès lui convenait. Elle répondit qu'elle et Julien avaient trouvé un accord provisoire et qu'ils en parleraient à leur fille sans la mettre au centre de la négociation. Je lui dis que je ne demanderais pas à Inès de me transmettre les détails. « Merci, Madeleine », répondit-elle. Nos rapports n'avaient pas toujours été simples. Il m'avait fallu des années pour accepter que Lise ait pu quitter un mariage sans cesser d'être une bonne mère. Je m'étonnais parfois de tout ce qu'une famille pouvait réparer en cessant de juger les décisions des autres à leur place. Quand Julien sonna, je posai le téléphone, ouvris et lui demandai comment s'était passée sa semaine. Il répondit avec précision, sans transformer son récit en demande. Nous avions peut-être trouvé le début d'une nouvelle conversation.
Au troisième rendez-vous, je lui demandai : « Qu'est-ce que tu racontes aux gens quand ils te demandent pourquoi tu ne vis plus ici ? »
Il rougit. « Je dis que j'ai dépassé les limites chez toi, que tu m'as demandé de partir et que c'était justifié. »
« Et quand ils demandent ce que tu as fait ? »
« Je leur dis la vérité si la question concerne ce qui s'est passé. Je ne leur donne pas de détails sur toi pour me faire plaindre. »
J'appréciai cette différence. Il avait longtemps utilisé mes habitudes, ma solitude et mon deuil comme arguments pour obtenir ce qu'il voulait. Le voir s'efforcer de ne plus le faire ne réparait pas les années, mais donnait un peu de consistance à ses excuses.
Il me parla du travail de livraison. Il le trouvait dur, mal payé et parfois humiliant. Je lui demandai ce qui l'humiliait. « Les clients qui pensent que je suis stupide parce que j'apporte leurs colis. » Il s'interrompit, puis ajouta : « J'ai fait pareil avec les femmes de la résidence. J'ai supposé que leurs vies étaient moins importantes que ce qu'on pouvait raconter sur elles. »
Je ne le félicitai pas pour avoir découvert une évidence. Je lui demandai ce qu'il ferait de cette prise de conscience. Il répondit qu'il continuerait à travailler, à rembourser ce qu'il pouvait et à répondre aux démarches concernant les vidéos. Il avait commencé un accompagnement régulier pour comprendre pourquoi il cherchait à éviter toute responsabilité en se présentant comme victime des circonstances.
« Tu n'es pas obligé de me raconter ce que tu dis pendant ces rendez-vous », précisai-je. « Je regarderai surtout comment tu agis. »
Il sourit tristement. « Papa disait ça, non ? »
« Oui. Il le disait mieux que moi, et plus vite. »
Un jour, il demanda s'il pouvait revoir les cassettes d'Henri. Je refusai d'abord. Je ne voulais pas transformer les dernières paroles de mon mari en outil pour faire honte à son fils. Puis je lui proposai de lui faire écouter, un autre jour, l'enregistrement où Henri parlait de plantes et de chaussettes. Nous le fîmes ensemble, assis à la table de cuisine. Julien rit au passage sur les aiguilles oubliées dans le canapé. À la fin, il pleura doucement. Je posai une main sur la sienne sans prendre ses larmes pour un engagement.
Inès participait parfois à ces rencontres, quand elle en avait envie. Elle exigeait que son père dépose son téléphone dans un tiroir en entrant. Il obéissait, et elle le récupérait au moment de partir pour lui rendre l'appareil en plaisantant : « Contrôle qualité terminé. » Cette règle, née de la peur, devint un petit rituel. Je ne savais pas encore quand elle cesserait d'être nécessaire. Ce n'était pas urgent.
Aurore et Julien vivaient séparés. Ils réglaient les questions financières de leur ancienne activité avec des professionnels. Je n'interrogeais pas mon fils sur leur couple ; je lui demandais seulement de ne pas introduire leurs conflits dans mes visites. Il respectait cette demande. Un dimanche, il me dit qu'Aurore souhaitait me revoir pour présenter des excuses en personne. « Elle peut écrire à Salomé », répondis-je. « Je déciderai plus tard. » Il n'insista pas.
Les cheveux repoussaient. Mireille égalisa une dernière fois la nuque, en me demandant à chaque étape ce que je souhaitais. Je choisis de garder une coupe courte. Julien me vit ainsi pour la première fois lors du rendez-vous suivant. Il sembla chercher une phrase. Je lui épargnai la gêne en posant devant lui une assiette de tarte.
« Tu peux me dire que la tarte est trop cuite. Pour mes cheveux, je n'ai pas besoin de ton avis aujourd'hui. »
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Il rit, puis s'arrêta. « D'accord, maman. La tarte est parfaite. »
Elle était effectivement un peu trop cuite. Je le soupçonnai de ne pas vouloir prendre de risques. Cela nous fit sourire tous les deux. Je réalisai qu'une relation pouvait retrouver un peu de chaleur sans prétendre redevenir exactement celle d'avant.