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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 5 / 30

Chapter 5 - Le ruban bleu

Je n'assistai pas à la présentation du salon. Ce choix surprit tout le monde, surtout Julien qui m'envoya trois messages pour m'accuser de manquer une occasion de « régler les choses entre nous ». J'avais décidé avec Salomé qu'il valait mieux demander les éléments de communication par écrit et laisser les personnes habilitées vérifier ce qui était diffusé. Je ne voulais pas me retrouver face à Aurore sous les yeux de ses investisseurs, transformée en personnage secondaire de son spectacle.

J'avais préparé plusieurs réponses à l'invitation d'Aurore. La première tenait en une ligne : « Jamais je ne mettrai un pied à votre soirée. » La deuxième détaillait tout ce qu'elle m'avait fait, avec une colère que je pouvais à peine relire. La troisième, celle que j'envoyai finalement, disait seulement : « Je ne participerai à aucune présentation. Toute question concernant mon image devra être adressée à mon avocate. » Je gardai la copie et demandai à Inès de ne pas venir surveiller la présentation sur son téléphone. Elle protesta : « Je voudrais voir s'ils vont encore mentir. » Je lui montrai les devoirs qu'elle avait laissés sur la table. « Leurs mensonges n'ont pas le droit de manger toutes tes après-midi. » Elle leva les yeux au ciel, mais elle rangea son appareil. Avant de partir, je traversai la maison en vérifiant que la serrure de mon bureau était fermée. La nouvelle clé tourna sans résistance. Je l'accrochai au porte-clés d'Henri, un petit poisson en métal dont la nageoire était cassée. Ce geste fit remonter un souvenir : Henri avait perdu ce porte-clés dans un supermarché et insisté pour retourner fouiller les chariots. « Il n'a aucune valeur », lui avais-je dit. « Pour toi peut-être », avait-il répondu, ravi de pouvoir me contredire. Aujourd'hui, je savais exactement ce qu'il voulait dire. Le ruban bleu que j'emportais au cimetière ne valait presque rien sur une facture. C'était pourtant le seul objet dont j'avais vraiment envie de parler à mon mari.

À la place, je pris le tram jusqu'au cimetière. Le chemin montait derrière une rangée de cyprès. J'emportais le ruban bleu d'Henri, lavé puis séché sur une serviette. Il avait gardé la forme d'une boucle ancienne. Devant sa tombe, je m'assis sur le petit banc de pierre et laissai venir les phrases que je retenais depuis trois jours.

« Ils m'ont coupé les cheveux, mon amour. »

Une femme passa avec un arrosoir. Je baissai la voix, puis me repris. Je n'avais aucune raison d'avoir honte de parler à mon mari. « Julien était là. Il n'a rien fait. Je croyais connaître notre garçon. »

Je revis notre dernier hiver ensemble. Henri avait pris l'habitude de préparer des tasses de chocolat qu'il buvait rarement. Il voulait surtout me regarder écrire mes commandes, concentrée, avec une mèche toujours échappée sur mon front. Un soir, il m'avait demandé de lui montrer comment tresser mes cheveux. Je lui avais appris à séparer trois brins ; il avait recommencé six fois avant d'y arriver. Nous avions ri d'une maladresse que nous savions provisoire. Trois mois plus tard, il n'avait presque plus pu lever les bras.

J'attachai le ruban à mon poignet. « Ce que tu m'as donné n'était pas une coiffure. C'était la confiance que j'avais le droit d'être moi. Je vais essayer de la retrouver. »

En sortant, j'appelai Mireille Caron, une coiffeuse de mon âge qui travaillait autrefois dans le même quartier que mon atelier. Elle connaissait ma natte et avait toujours refusé de la toucher sans me demander d'abord. Elle m'ouvrit après sa dernière cliente. J'enlevai le foulard. Mireille ne poussa aucun cri. Elle regarda la coupe, puis mon visage.

« Tu veux que je te fasse quelque chose aujourd'hui ? »

« Je ne sais pas. Je voudrais pouvoir me regarder sans avoir l'impression de voir ce qu'elle a décidé. »

Mireille me proposa trois solutions : ne rien changer, égaliser seulement les parties les plus irrégulières, ou essayer une coupe plus courte quand je serais prête. Elle posa un miroir derrière moi pour que je puisse voir. Nous parlâmes longtemps, puis je choisis de raccourcir légèrement l'autre côté afin de ne plus sentir le poids asymétrique. Je lui demandai de conserver toutes les mèches coupées dans une enveloppe. Ce n'était pas pour un procès. Je voulais pouvoir décider plus tard ce que j'en ferais.

Quand elle termina, je regardai la femme dans le miroir. Les cheveux étaient irréguliers, mais ils n'avaient plus l'air d'un accident laissé sans soin. « Je ne ressemble plus à celle de la semaine dernière », dis-je.

« Tu ressembles à Madeleine aujourd'hui », répondit Mireille. « Ça suffit pour commencer. »

Elle refusa d'être payée pour le shampoing, mais me laissa régler la coupe. Je préférais cela : une faveur trop grande aurait ressemblé à une dette de plus. Sur le chemin du retour, je m'arrêtai devant la vitrine d'une librairie. Une petite fille y regardait des albums, une longue natte sur le dos. Je la laissai passer sans détourner les yeux.

Le soir, Inès m'attendait avec une soupe trop salée et le sourire un peu gêné de ceux qui ont beaucoup essayé. « Tu es belle, Mamie. Mais je t'aimais avant aussi. » Je l'embrassai sur le front.

Salomé téléphona après le dîner. La présentation d'Aurore avait eu lieu. Plusieurs investisseurs avaient quitté la salle lorsque Élodie avait demandé si les personnes filmées avaient réellement consenti. La diffusion de la vidéo avait été suspendue par l'un des partenaires, mais d'autres extraits circulaient déjà sur des comptes secondaires.

« Julien m'a appelée », dit Salomé. « Il affirme que tu avais accepté avant de changer d'avis. »

« C'est faux. »

« Je sais ce que tu m'as raconté. Maintenant, nous devons examiner les enregistrements complets. »

Je lui transmis la copie de la caméra de ma chambre et le message où Julien parlait des sponsors. Elle me recommanda une nouvelle fois de conserver les supports originaux. Nous fixâmes un rendez-vous pour établir une chronologie des accès à la maison.

À vingt-deux heures, quelqu'un glissa une enveloppe sous ma porte. André, qui rentrait de promener son chien, avait aperçu un coursier à vélo. L'enveloppe ne contenait ni menace ni excuse. À l'intérieur, je trouvai une photographie d'Henri, prise pendant les derniers mois de sa maladie. Il souriait, ma natte entre ses doigts. Je connaissais l'image : elle venait d'un album rangé dans mon bureau fermé.

Au dos, une phrase imprimée disait : « Il aurait voulu que tu aides ton fils. »

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Je retournai la photographie. Dans un coin, presque coupé par le cadrage, on distinguait la silhouette d'une personne debout près de la fenêtre.

C'était Aurore.

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