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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 19 / 30

Chapter 19 - Les excuses sans spectateurs

Julien arriva pour le café le vendredi suivant. J'avais choisi l'heure et prévenu Claire de sa visite. Il se présenta seul, sans sac, sans dossier, sans téléphone à la main. J'avais installé deux tasses sur la petite table de la cuisine. Nous restâmes un moment debout de part et d'autre, comme deux personnes qui cherchent la place exacte d'une ancienne habitude.

Avant sa venue, j'avais fixé une durée précise : de quinze heures à seize heures. Cela me donnait une heure pour écouter et la certitude de pouvoir mettre fin à la visite sans avoir l'impression de jeter mon fils dans la rue. Claire savait qu'il venait, mais je lui avais demandé de ne pas rester dans le jardin en sentinelle. Je voulais essayer une rencontre sans public, cette fois choisie. Je rangeai les albums de photos, non pour dissimuler Henri, mais parce que je ne voulais pas que Julien feuillette notre passé pour éviter les questions présentes. Les tasses étaient celles que j'utilisais pour les visiteurs ordinaires, pas le service de mariage. Quand la sonnette retentit, je pris quelques secondes avant d'ouvrir. Julien attendait sur le paillasson comme un homme venu chez quelqu'un d'autre, ce qu'il était désormais d'une certaine manière. Il demanda : « Est-ce que je peux entrer ? » J'eus un pincement au cœur. Cette question aurait dû être inutile entre une mère et son fils. Elle était devenue la première preuve qu'il comprenait quelque chose. « Pour une heure », répondis-je. « Nous verrons ensuite. » Il essuya ses chaussures et me suivit jusqu'à la cuisine. Je ne lui demandai pas de retirer son manteau pour ne pas faire semblant que nous reprenions un dimanche ordinaire. Nous avions un travail de vérité à accomplir avant de pouvoir retrouver les habitudes.

« Tu peux t'asseoir », dis-je.

Il s'assit. Il me regarda enfin dans les yeux. « J'ai vu tout le montage avec mon avocat. Ce que j'ai fait est indéfendable. J'ai organisé la prise de vue. J'ai laissé Aurore couper. Je t'ai menti sur ton accord. Je t'ai demandé de retirer ta plainte parce que j'avais peur pour moi. »

Je ne répondis pas. J'attendais qu'il poursuive sans que je lui fournisse les mots.

« J'ai aussi envoyé l'extrait du parking. Je savais qu'il manquait le début. Je voulais qu'André ait l'air dangereux pour que les gens oublient ce que je t'avais fait. Je suis désolé. »

Il avait les yeux rouges. J'avais entendu des excuses auparavant, mais jamais autant de phrases dont le sujet était « je ». Ce détail ne suffisait pas à réparer la confiance. Il indiquait au moins qu'il cessait de cacher ses actes derrière le nom d'Aurore.

« Qu'attends-tu de moi ? » demandai-je.

« Je voudrais que tu puisses encore me parler un jour. Je sais que ça ne m'est pas dû. »

Je regardai sa tasse. Le café refroidissait. « Tu as brisé quelque chose que je croyais acquis depuis ta naissance. Tu étais mon fils ; je pensais que cela nous empêchait de nous faire peur. »

Il pleura sans bruit. Cette fois, je ne changeai pas de sujet pour le protéger. Je lui parlai de la première nuit après la coupe, de ma main sur la serrure, de la honte au marché, des questions d'Inès. Il m'écouta jusqu'au bout.

« Je ne savais pas qu'Inès avait été autant touchée », dit-il.

« Elle te l'a dit. Tu as entendu ce qui t'arrangeait. »

Il acquiesça. Puis il m'expliqua avoir consulté un conseiller pour sa dette, et un professionnel avec qui travailler sur sa manière de se justifier lorsqu'il avait peur. Il avait demandé à Lise de convenir avec elle d'un calendrier stable pour Inès et promis de ne plus lui confier de messages à mon intention. Je ne pouvais pas vérifier en une heure que toutes ces démarches seraient suivies. Je lui dis que les changements prendraient du temps à devenir crédibles.

« Je vais coopérer pour les fichiers », ajouta-t-il. « Je ne veux pas que tu doives courir après les copies. »

« Fais-le parce que c'est juste. Pas pour acheter un café avec moi. »

« D'accord. »

La conversation s'acheva sans embrassade. Je lui demandai de ne pas entrer dans mon atelier et de ne plus posséder de clé de la maison. Il accepta. En partant, il s'arrêta près du rosier d'Henri. « Papa m'aurait mis dehors lui-même », murmura-t-il.

« Peut-être. Mais il t'aurait surtout demandé pourquoi tu avais cru qu'il fallait me faire du mal pour gagner ta vie. »

Julien baissa la tête et partit.

Je restai seule dans la cuisine. Je n'avais pas obtenu la joie des retrouvailles que certains films promettent après une grande excuse. J'avais entendu la vérité sans être obligée de renoncer à mes limites. C'était déjà beaucoup.

Une heure plus tard, Salomé téléphona. Julien avait effectivement demandé à son représentant d'organiser la transmission des éléments et la suppression des contenus publics lorsqu'elle serait possible sans compromettre la conservation des preuves. Aurore contestait encore certaines responsabilités, mais elle avait remis le ruban bleu et reconnu la coupe dans une déclaration écrite. Laurent proposait toujours un règlement financier. Les affaires suivaient leur cours, avec leurs lenteurs et leurs désaccords.

Je racontai le café à Claire. Elle me demanda si j'avais envie de le revoir. « Pas demain », répondis-je. « Mais je n'ai plus besoin de décider aujourd'hui ce que je ferai dans dix ans. »

Inès passa le samedi. Elle voulut savoir si j'avais pardonné à son père. Je cherchai une réponse précise. « Je l'ai écouté. J'ai accepté qu'il me dise la vérité. Le pardon, s'il vient, ne me demandera pas d'oublier. »

Elle sembla soulagée. « Alors je peux l'aimer sans dire que tout va bien ? »

« Bien sûr. »

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Nous terminâmes le manteau de Jeanne. Inès cousit le dernier bouton, de travers. Jeanne, venue l'essayer, déclara que c'était sa partie préférée : « Ainsi, je saurai qu'une jeune fille a participé. » Elle se regarda dans le miroir, le vert sur les épaules, les manches à la bonne longueur. Elle se redressa comme une femme qui retrouve une vieille posture.

Je demandai si je pouvais la photographier pour elle seule. Elle accepta, puis prit le téléphone pour vérifier l'image avant de choisir à qui l'envoyer. Nous avons ri de la gravité avec laquelle elle prit sa décision. Cette photographie n'avait besoin ni de sponsors ni de public. Elle lui appartenait.

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