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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 30 / 30

Chapter 30 - La maison où l'on frappe avant d'entrer

Un an après le matin des ciseaux, j'ouvris les volets de ma chambre et laissai entrer le soleil. Mes cheveux étaient courts, gris et souples. Je les avais fait égaliser la veille par Mireille, qui m'avait demandé trois fois si la longueur me convenait. Nous avions ri de notre rituel. La natte coupée reposait désormais dans une boîte de souvenirs, avec quelques mèches, le ruban bleu d'Henri, la petite épingle d'Odette et une photographie de ma nouvelle coupe. Je ne l'ouvrais plus pour vérifier ce qu'on m'avait volé. Je l'ouvrais parfois pour me souvenir de ce que j'avais traversé.

Dans la cuisine, le basilic poussait de travers. André préparait le café et prétendait suivre une recette de crêpes que personne n'avait jamais écrite. Nous ne vivions pas ensemble. Il venait certains matins, je dormais parfois chez lui, et nous respections nos habitudes avec la patience des gens qui ont déjà eu une longue vie avant de se rencontrer. Henri me manquait toujours. Je parlais de lui sans m'excuser et j'embrassais André sans avoir le sentiment de trahir quelqu'un.

Inès entra après avoir sonné. Elle avait obtenu son bac et préparait son départ pour une formation de restauration de textiles. Elle avait choisi cette voie parce qu'elle aimait les matières anciennes, pas parce qu'elle devait réparer notre famille. Dans son sac, elle transportait le tablier de son spectacle scolaire, devenu trop petit. « On en fait quoi ? » demanda-t-elle.

Je l'étalai sur la table. « Tu veux le garder tel quel ou en faire autre chose ? »

Elle réfléchit. « Un sac pour mes outils. Avec les poches géantes. »

Nous sortîmes la machine. André posa les assiettes et s'éloigna avec un sourire : « Je vous laisse aux décisions techniques. » Inès choisit le tissu de doublure. Je lui montrai deux façons de renforcer les coutures. Elle en préféra une troisième et réussit très bien. Je ne savais pas si elle reviendrait vivre à Lyon après ses études. Je savais qu'elle pouvait partir sans craindre de perdre sa place chez moi.

Julien arriva à midi, après avoir prévenu. Il avait terminé le remboursement d'une partie de ses dettes et convenu d'un échéancier pour le reste. Il travaillait toujours dans la livraison et suivait une formation du soir pour retrouver un emploi plus stable. Nos relations n'étaient pas redevenues celles d'avant : elles avaient changé. Nous parlions plus clairement, nous nous disputions parfois, et quand il demandait un service, il acceptait ma réponse sans y voir une preuve d'amour ou de rejet.

Il m'apporta un petit rosier pour remplacer celui qu'une maladie avait emporté dans le jardin. « Je me suis renseigné sur la variété », dit-il. « Il faut moins l'arroser que le basilic. »

Je souris. « Ton père aurait apprécié que tu consultes enfin une notice. »

Nous plantâmes le rosier ensemble. Il me demanda s'il pouvait venir aider à l'atelier du quartier pendant l'été. Je lui répondis qu'il devait s'inscrire comme les autres, auprès des coordinateurs, et respecter les règles. Il accepta. Notre lien n'exigeait plus que je lui réserve un passe-droit.

Aurore avait adressé, plusieurs mois auparavant, une lettre dans laquelle elle reconnaissait son acte et me disait entreprendre un travail personnel. Je l'avais lue, puis rangée sans répondre immédiatement. Plus tard, je lui avais écrit que je prenais acte de ses excuses et que je ne souhaitais pas de rencontre pour le moment. Elle avait respecté cette limite. Je n'éprouvais plus le besoin de la voir punie chaque matin. Je n'avais pas non plus à lui ouvrir ma porte pour que notre histoire se termine sur une image rassurante.

Les démarches engagées après la coupe avaient abouti à des reconnaissances et à un règlement sur certains aspects. D'autres questions avaient suivi leurs voies propres, sans que je puisse tout contrôler. La majorité des images relevant des entreprises avait été retirée, même si quelques copies continuèrent à circuler un temps. Les femmes des Heures Douces avaient chacune choisi ce qu'elles souhaitaient demander. Hélène était partie voir la mer. Farida avait renoué avec son fils. Odette venait chaque jeudi avec sa broche et refusait toujours qu'on photographie son atelier. Rien n'était parfaitement propre, mais chacun avait gagné un peu de place pour décider.

Le nouvel atelier du quartier prospérait à une échelle raisonnable. Nous n'étions pas devenus une marque. Nous avions réparé des manteaux, transmis des recettes, fait des erreurs, organisé des fêtes sans caméras obligatoires. Sur la porte, une affiche disait : « Vous pouvez entrer pour apprendre. Vous pouvez rester pour parler. Vous pouvez repartir sans expliquer pourquoi. » Odette avait proposé d'ajouter : « Merci de frapper si la porte est fermée. » Nous avions approuvé à l'unanimité.

Après le déjeuner, Inès demanda si elle pouvait nous prendre en photo, Julien, André et moi, devant le rosier. Elle attendit que nous répondions tous oui. Je me plaçai entre mon fils et l'homme avec qui je partageais désormais tant de repas. Julien avait encore un peu de mal à parler à André depuis la confrontation, mais ils avaient échangé des excuses sur leurs gestes et accepté de ne pas rejouer l'affaire à chaque rencontre. Aucun d'eux ne prétendait que la violence passée était devenue une preuve d'affection.

Inès prit la photographie. Elle me la montra immédiatement. J'y vis mes cheveux courts, ma main sur le bras de mon fils et André un peu raide devant l'objectif. Le rosier ressemblait à une branche triste, mais nous souriions tous. « Tu la gardes ? » demanda-t-elle.

« Oui. Pour l'album de famille. Pas pour Internet. »

« Promis. »

Le soir, quand tout le monde fut parti, je montai seule dans ma chambre. Je posai la photographie sur la commode, près de celle d'Henri. Je sortis ma brosse et passai ses dents dans mes cheveux courts. Le geste dura dix secondes au lieu de dix minutes. Je sentis l'air sur ma nuque et j'aimai cette légèreté.

La sonnette retentit en bas. Je regardai par la fenêtre : Inès avait oublié son sac d'outils et revenait le chercher. Je descendis ouvrir. Elle attendait sur le seuil, patiente, sans utiliser la clé qu'elle possédait toujours pour les urgences. « Tu aurais pu entrer », dis-je en riant.

Elle secoua la tête. « J'aime bien qu'on m'ouvre. »

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Je lui rendis son sac. Elle m'embrassa, repartit sous les derniers rayons du soleil et se retourna pour me faire un signe de la main. Je refermai la porte sans la verrouiller tout de suite. La maison n'était plus le lieu où l'on pouvait venir me prendre quelque chose pendant mon sommeil. C'était un endroit où l'on demandait, où l'on écoutait la réponse et où l'on respectait même les refus.

Je n'avais pas retrouvé ma natte. J'avais retrouvé ma voix. Et ce soir-là, pour la première fois depuis très longtemps, je me couchai sans craindre le bruit des pas dans le couloir.

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