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LA NATTE QU'ILS M'ONT VOLÉE / Chapter 11 / 30

Chapter 11 - L'atelier aux miroirs noirs

Je n'avais pas remis les pieds dans le salon d'Aurore depuis son ouverture. Le lieu se trouvait près des Terreaux, entre une boutique de chaussures et un restaurant dont la terrasse débordait toujours sur le trottoir. Elle l'avait décoré de miroirs cerclés de noir et de plantes géantes en plastique. Un présentoir vendait des soins hors de prix dans des flacons semblables à ceux des pharmacies. Quand je poussai la porte avec Claire, la réceptionniste leva les yeux et me reconnut aussitôt. Elle posa une main sur son téléphone.

Je m'étais habillée avec soin pour sortir. J'avais choisi une robe couleur aubergine que j'avais cousue dix ans auparavant et remise à ma taille deux fois depuis. Devant la glace, j'avais hésité à mettre un foulard. Je finis par le nouer autour du cou. Mes cheveux courts restèrent visibles. Claire n'en fit aucun commentaire ; elle me demanda seulement si je préférais le bus ou sa voiture. Ce respect des détails me touchait toujours davantage que les grandes déclarations. Nous prîmes le bus. Les passagers parlaient des travaux de voirie et d'un match de football. Personne ne me reconnut. Je pensais autrefois qu'entrer dans le salon d'Aurore serait impossible sans trembler. En approchant de la vitrine, je sentis pourtant mes mains devenir froides. Je demandai à Claire de ne pas discuter avec le personnel à ma place, même si quelqu'un me parlait mal. « Je pourrai répondre », dis-je. « Si je ne peux pas, nous partirons. » Elle accepta. Le simple fait d'avoir prévu une sortie me permit d'entrer sans chercher un affrontement. J'avais un peigne à rendre. Je n'avais pas besoin de jouer la scène d'une femme venue réclamer sa revanche au milieu des clientes.

« Je suis venue rendre un peigne », dis-je.

Ce n'était pas un mensonge. Mireille m'avait confié un vieux peigne en écaille synthétique qu'Aurore lui avait emprunté pour une exposition et jamais rendu. Je le sortis de mon sac et le posai sur le comptoir. J'aurais pu l'envoyer par la poste, mais je voulais voir le salon autrement que dans les vidéos montées par Julien. Claire avait accepté de venir à condition que nous repartions au premier signe de provocation.

La réceptionniste, prénommée Sarah, baissa la voix. « Madame, je suis désolée pour ce qui s'est passé. »

« Vous n'avez pas à vous excuser pour les autres. Est-ce que quelqu'un vous a demandé d'utiliser mes photographies ? »

Elle désigna le fond du salon. Une affiche publicitaire était encore accrochée près des cabines : on y voyait de dos une vieille femme aux cheveux longs et, en dessous, une silhouette à la coupe courte. La légende promettait de rendre « leur liberté aux femmes qui n'osent plus changer ». Je reconnus ma nuque sur la première image. La seconde ne m'appartenait pas.

« L'enleveriez-vous pendant que les choses sont vérifiées ? » demandai-je.

Sarah appela sa responsable. Une jeune femme sortit de la réserve, l'air épuisé. Elle s'appelait Nora, avait vingt-six ans, et dirigeait l'équipe pendant les absences d'Aurore. Elle écouta ma demande, prit une échelle et décrocha l'affiche elle-même. Son geste était professionnel, sans promesse de réparation. Pourtant, je dus m'appuyer au comptoir. Je n'avais pas imaginé qu'une chose aussi simple puisse me soulager.

« Vous risquez d'avoir des ennuis ? » lui demandai-je.

« Probablement », répondit-elle. « Mais l'image aurait déjà dû être retirée. »

Claire serra légèrement mon coude. Nous étions sur le point de partir quand Nora nous rattrapa dehors. « Madame, il faut que je vous dise quelque chose. Je ne veux pas témoigner sans conseil, mais je sais comment les tournages étaient préparés. »

Nous nous installâmes dans un café voisin. Nora expliqua que Laurent fournissait aux équipes des fiches contenant des réactions souhaitées : surprise, refus, acceptation, soulagement. Pour les vidéos ordinaires, les clientes étaient prévenues qu'on demanderait parfois de refaire un geste. Le problème avait commencé quand les producteurs exigèrent de « vraies émotions » chez des femmes âgées qui refusaient de se montrer. « On nous disait : posez une question personnelle juste avant la coupe. Attrapez leur réaction. Ça fera humain. »

« Qui a proposé de me filmer pendant mon sommeil ? »

Nora resta longtemps silencieuse. « Je n'étais pas présente à cette réunion. J'ai vu une ligne dans le planning : Madeleine, séquence réveil. Je pensais que vous étiez d'accord. »

Elle me montra un agenda imprimé portant une date antérieure de quatre jours à la coupe. La séance était indiquée à six heures trente, à mon domicile. En face de mon nom, trois initiales : A. H., J. R. et L. M.

« L. M., c'est Laurent ? »

« Je ne peux pas l'affirmer. J'ai vu ses initiales sur d'autres projets. »

Je lui demandai de conserver le document et de consulter son propre conseil avant toute transmission. Elle avait peur de perdre son poste ; je ne voulais pas lui faire payer à elle seule les actes des dirigeants.

En rentrant, Claire m'interrogea. « Pourquoi être allée là-bas ? »

« Pour voir s'il restait quelque chose d'ordinaire. Des gens qui coupent des cheveux, qui prennent rendez-vous, qui rentrent chez eux le soir. Je commençais à croire que tous ceux du salon avaient conspiré contre moi. »

« Et ? »

« J'ai vu une affiche qu'on pouvait décrocher. Et une jeune femme qui a eu le courage de le faire. »

Dans mon atelier, je posai le peigne retrouvé par Mireille à côté des rubans. J'avais la tête lourde, mais mon corps ne tremblait plus autant. J'appelai ensuite Salomé pour lui résumer les faits sans lui demander de transformer l'agenda en preuve absolue.

Elle m'annonça qu'un partenaire de la campagne proposait une transaction confidentielle. L'offre prévoyait une somme d'argent, le retrait de certaines images et une déclaration générale sur « des erreurs de communication ». En échange, je devais renoncer à parler publiquement de la méthode de tournage.

« Tu n'as pas besoin de répondre aujourd'hui », dit Salomé.

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Je regardai le ruban bleu manquant dans mes cheveux, ce vide que même l'argent ne pouvait pas combler.

« Ce n'est pas une erreur de communication », répondis-je. « C'est quelqu'un qui a attendu que je dorme pour me couper les cheveux. »

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