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Chapter 1 - Vingt minutes avant le premier accord

Le violon s'est cassé avant que j'aie le temps de crier. Ma sœur l'avait posé sur son genou comme on casse une branche sèche. Le bois a résisté une seconde, puis une fissure affreuse a traversé la table d'harmonie. J'ai entendu les cordes se détendre. Derrière nous, les musiciens répétaient les dernières mesures de mon concerto, à quelques mètres seulement de la loge.

« Voilà, Clara. Tu n'auras plus besoin de cette robe puisque tu ne monteras pas sur scène. »

Diane tenait toujours ma robe bleu nuit sur son avant-bras. Je l'avais achetée avec l'argent de six mois de cours particuliers. Elle n'était ni griffée ni particulièrement chère. Elle avait simplement été retouchée pour que je puisse lever mon bras droit sans tirer sur la couture. Diane l'avait essayée sans me demander. Je lui avais dit non. Une fois. Calmement.

Je me suis agenouillée. Sous mes doigts, la cassure traversait la rosace de nacre que notre père avait incrustée près du chevalet. Il avait fabriqué cet instrument pour mes seize ans, les soirs où son atelier de lutherie restait ouvert après le départ des clients. Depuis sa mort, je n'avais jamais laissé quelqu'un d'autre le ranger.

« Papa a mis trois hivers à le terminer », ai-je soufflé.

« Papa est mort, Clara. Arrête de t'en servir pour obtenir tout ce que tu veux. »

Je revois encore le dernier soir passé dans l'atelier. Papa avait fixé le chevalet et m'avait demandé de jouer sans regarder mes doigts. La première note avait grincé. Il n'avait ni soupiré ni levé les yeux au ciel. « Recommence quand tu es prête », avait-il simplement dit. Lorsque je lui avais demandé si l'instrument serait assez bon pour une grande scène, il avait répondu : « C'est toi qui me diras ce qu'il devient. » Devant les morceaux à mes pieds, je comprenais soudain que le cadeau n'était pas seulement du bois. C'était la permission de faire de la musique à ma façon.

Ma mère, Mireille, était restée dans l'encadrement de la porte. Ses yeux sont descendus vers le violon, puis vers le visage de Diane. J'ai attendu la phrase qui remettrait le monde à l'endroit. Elle a seulement dit : « Vous n'allez pas recommencer ce soir. Diane a été maladroite. »

« Elle l'a brisé sur son genou. »

« Baisse la voix. Les gens vont entendre. »

L'horloge au-dessus du miroir indiquait dix-neuf heures quarante. À vingt heures, je devais créer Le Passage, une œuvre écrite pendant les nuits passées à accompagner mon père à l'hôpital, puis terminée seule après son enterrement. Ce concert de l'Orchestre des Rives pouvait m'obtenir la résidence de composition dont je rêvais depuis trois ans. Le directeur du programme était assis au troisième rang.

Diane a ramassé le manche brisé. « Fais une photo pour ton petit drame. »

« Pose ça. »

Sa main a reculé, juste assez pour attirer mon regard. Derrière elle, son compagnon Étienne Laval est entré dans la loge. Il gérait les relations avec les mécènes et portait l'assurance de ceux qui pensent posséder chaque couloir où ils marchent.

« Qu'est-ce que c'est encore ? » a-t-il demandé.

« Clara devient hystérique pour une antiquité », a répondu Diane.

Il a vu l'instrument et m'a prise par le bras pour me relever. Je lui ai demandé de me lâcher. Il a serré davantage, jusqu'à ce qu'une douleur me traverse l'épaule. « Vous allez faire bonne figure, compris ? Il y a des journalistes dehors. »

« Enlève ta main. »

Une autre voix a retenti derrière lui : « Elle vient de vous le demander. »

Gabriel Marchand, le régisseur général, remplissait presque la porte. Cinquante-quatre ans, épaules larges, visage carré marqué par la vie, cheveux poivre et sel coupés court : il avait cette allure d'ancien boxeur qui rassurait les jeunes techniciens et inquiétait les hommes trop sûrs d'eux. Étienne m'a tirée vers lui quand j'ai essayé de me dégager. Gabriel a repoussé son bras. Étienne lui a envoyé un coup maladroit. Gabriel l'a frappé une seule fois au visage pour l'arrêter, puis s'est immédiatement écarté.

« Appelez la sécurité. Et un médecin pour Clara », a-t-il dit à un machiniste. Il n'a pas célébré son geste. Son regard était resté sur mon bras.

Diane s'est mise à hurler que Gabriel venait d'agresser son compagnon. Ma mère a voulu refermer la porte. Gabriel l'a bloquée du plat de la main, sans la toucher. « Personne ne sort avant que les témoins aient donné leur version. »

Une jeune violoncelliste, Inès, s'est approchée de moi. « Tu peux respirer ? »

J'ai hoché la tête. Je pensais à la sensation du bois encore chaud sous mes doigts, à la manière dont mon père signait ses instruments à l'intérieur pour que personne ne les confonde avec un autre. Inès a ramassé mon étui et y a placé les morceaux avec autant de soin que pour un corps blessé.

Mon téléphone a vibré. Un message de Camille Besson, luthière et amie de longue date : Ton violon de répétition est dans l'armoire sécurisée. Je t'ai laissé le double de la clé à l'accueil. Bonne chance pour ce soir.

Camille m'avait prêté son instrument deux semaines auparavant, parce qu'un changement d'humidité inquiétait déjà le vieux bois de celui de papa. Personne dans ma famille ne le savait. J'ai rendu son regard à Diane.

« Tu ne m'as pas retiré la musique », ai-je dit.

Elle s'est figée. « Avec quoi tu comptes jouer ? »

« Avec quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Je me suis levée. Gabriel m'a demandé si je voulais déposer plainte. « Oui. Après le concert. Et je veux que personne ne touche à cet étui. » Il a confié les morceaux à Inès, qui est partie avec eux vers son bureau fermé à clé.

Dans le couloir, l'assistante du chef m'a tendu le programme fraîchement imprimé. Elle était pâle. « Clara, il faut que tu regardes ça avant d'entrer. J'ai demandé une correction, mais ils ont dit que c'était validé par la production. »

Sous le titre Le Passage, à la ligne « Composition originale », il y avait le nom de ma sœur.

DIANE VARENNE.

Au-dessous, en caractères plus petits : Arrangement pour violon : Clara Varenne.

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J'ai senti un froid plus violent que la douleur de mon bras. Briser le violon n'avait pas été une crise de jalousie improvisée. Diane avait besoin que je ne joue pas, parce qu'une fois sur scène, quelqu'un pourrait me demander pourquoi j'interprétais une œuvre officiellement attribuée à une autre. J'ai retourné le programme. Tout en bas figurait une phrase que je n'avais jamais autorisée : « Présentation de la nouvelle compositrice en résidence : Diane Varenne. »

La sonnerie annonçant l'ouverture des portes a retenti. Et, dans mon dos, ma mère a murmuré : « Clara, promets-moi de ne pas dire ce que tu sais sur ton père. »

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