Chapter 22 - Le coup et ses conséquences

Gabriel m'a demandé de ne pas l'accompagner à son audition. « J'ai mon conseil, mes souvenirs et les documents », a-t-il dit. « Toi, tu as déjà fait ta déclaration. Continue ta journée. » J'ai respecté sa demande, même si une partie de moi voulait attendre devant le commissariat avec un thermos comme dans les films. À la place, j'ai donné mon cours à Zoé, qui a passé vingt minutes à me convaincre qu'un trille ressemblait à un moustique très distingué.
Lorsque Gabriel m'a appelée, l'entretien était terminé. Il avait expliqué qu'Étienne me tenait douloureusement par le bras, qu'il était intervenu verbalement, avait écarté la prise, puis frappé une fois après le mouvement hostile d'Étienne. Il avait fourni les coordonnées des témoins et n'avait pas tenté d'effacer son geste. « Ça suivra son cours », a-t-il conclu. « Viens manger si tu as faim. Je fais des pâtes. »
Je suis arrivée avec des tomates et du fromage. Sa cuisine était petite, encombrée de livres sur les théâtres et de cartes postales envoyées par sa fille. Il m'a raconté que, vingt ans plus tôt, il avait boxé en amateur et qu'il avait arrêté après une blessure. « Ce sport m'a appris à savoir ce qu'un coup peut faire », a-t-il dit. « On oublie souvent qu'un geste de défense mérite lui aussi d'être expliqué. »
Nous avons dîné sans parler de Delmas. Gabriel m'a demandé ce que j'écrirais si personne ne me commandait jamais rien. J'ai répondu un quatuor pour les musiciens du centre, avec des passages adaptés à plusieurs niveaux. « Alors écris-le », a-t-il dit. Il ne m'a pas proposé d'argent, de contacts ou de solution. Il m'a posé une question et m'a laissée choisir ce qui suivrait.
Lorsque je suis entrée chez Gabriel, il avait préparé deux couverts et rangé ses dossiers dans un tiroir. « Je ne veux pas passer tout le repas à rejouer l'incident », a-t-il précisé. J'ai dit que moi non plus. Nous avons coupé les tomates, parlé de sa fille qui cherchait un nouvel appartement à Toulouse et discuté de la meilleure façon de cuire des pâtes sans en faire une affaire diplomatique. Il surveillait son téléphone de temps en temps, mais il le retournait sur la table pour écouter ma réponse.
Après le dessert, il m'a demandé ce qui m'effrayait le plus dans la résidence. J'ai répondu que j'avais peur que chaque programme exige une histoire de famille triste pour justifier qu'on me laisse jouer. « Alors tu peux écrire sur autre chose », a-t-il dit. Je lui ai parlé d'une pièce inspirée par la circulation du métro, ses freins qui chantent et ses portes qui se répondent. Il a pris un air sérieux : « Si tu arrives à rendre musicale l'annonce de la station suivante, je viendrai à toutes tes représentations. »
Nous avons ri. Puis il m'a demandé s'il pouvait me prendre la main. J'ai accepté. Ce consentement ordinaire m'a émue de manière inattendue après les gestes d'Étienne et les scènes de la loge. Nous sommes restés près de la fenêtre, sans chercher un baiser de cinéma pour conclure la soirée. Lorsque je suis partie, il m'a accompagnée jusqu'à la rue et m'a laissé marcher seule vers le métro. Je me sentais plus en sécurité parce qu'il respectait aussi mon besoin d'indépendance.
Le lendemain, je lui ai envoyé l'ébauche de ma pièce sur le métro. Il m'a répondu qu'elle lui rappelait un vieux ventilateur de théâtre, ce qui n'était pas exactement le compliment attendu. Mais il avait écouté la pièce trois fois et noté les secondes où il reconnaissait le bruit d'une porte. J'ai conservé ses remarques avec mes autres notes, sans lui accorder plus d'autorité qu'à un musicien, simplement parce qu'il avait été protecteur.
Gabriel n'avait pas fait de moi son unique sujet de conversation. C'était une nouveauté que j'appréciais plus que je ne l'aurais cru.
Le lendemain, la médiation avec Delmas a commencé dans une salle neutre. Victor était venu avec deux conseils et une mallette de cuir. Diane assistait à une partie des échanges avec son avocate. J'ai observé son visage quand Victor nous a accueillies comme « une famille d'artistes un peu émotive ». Elle a baissé les yeux, puis les a relevés. « Je préfère qu'on parle des contrats », a-t-elle répondu.
Sarah a présenté nos demandes documentées. Victor a soutenu que ses investissements lui donnaient un rôle légitime dans le développement du catalogue Varenne. Elle lui a demandé d'indiquer les actes précis établissant les droits qu'il revendiquait. Il a cité plusieurs conventions. Les références ont été vérifiées une par une. Certaines concernaient le financement de salles ; d'autres, la diffusion limitée d'œuvres collectives. Aucune ne suffisait à prouver que Le Passage lui appartenait.
« Vous savez combien j'ai dépensé pour cette famille ? » a-t-il demandé.
« Cette question relève des comptes », a répondu Sarah. « L'attribution de l'œuvre relève d'autres éléments. »
Je n'avais jamais entendu une phrase aussi simple faire tant de bruit dans une pièce. Delmas a demandé une suspension. Pendant la pause, Diane m'a proposé un verre d'eau sans oser me regarder. J'ai accepté. Elle n'en a pas fait un symbole de pardon.
La discussion a repris sur les archives. Les anciens élèves, représentés séparément, avaient demandé un inventaire et la correction de plusieurs crédits. Delmas a envisagé un accès restreint, mais souhaitait conserver le contrôle de la communication. Les échanges se sont arrêtés faute d'accord. Il restait possible de poursuivre la médiation après production de documents. Je suis sortie frustrée et pourtant soulagée : nous n'avions rien signé sous pression.
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Sur le parvis, Mireille attendait. Elle avait consulté un conseiller indépendant pour ses prêts. Certains frais de la société intermédiaire semblaient contestables, et une réévaluation du plan de remboursement était envisageable. Elle ne serait pas expulsée le lendemain, contrairement à ce qu'Étienne répétait. Elle a respiré si profondément que je l'ai prise dans mes bras sans réfléchir. Nous sommes restées ainsi quelques secondes.
Puis Gabriel m'a appelée. L'enquêteur venait de lui confirmer que l'enregistrement du couloir avait bien été reçu et devait être examiné avec le reste du dossier. Aucune conclusion n'était annoncée. « On avance », a-t-il dit. Je l'ai remercié. Derrière moi, Diane demandait à son avocate comment corriger publiquement la déclaration qu'elle avait signée. Un futur meilleur commençait à ressembler à beaucoup de démarches ordinaires, accomplies sans se dérober.