Chapter 4 - La quatrième page

Je n'ai pas ouvert la pièce jointe avant de l'avoir enregistrée dans un dossier séparé. Mon père m'avait appris qu'un instrument ancien se manipule sans précipitation. Les preuves aussi. Inès a vérifié l'adresse de l'expéditeur, mais elle ressemblait à une boîte créée pour l'occasion. La photographie montrait un coin de table, deux signatures et une mention « Annexe créative ». Rien ne permettait de dire qui avait pris l'image ni si le reste du contrat était authentique.
« Tu dois l'envoyer à une avocate », a-t-elle dit.
« J'en connais une qui défend les artistes indépendants. »
Le lendemain, Maître Sarah Benhamou m'a reçue dans son bureau au-dessus d'une librairie du boulevard Saint-Michel. Elle parlait vite quand une question était simple, lentement quand elle ne l'était pas. J'ai apprécié cette distinction. Elle a posé trois dossiers sur la table : la violence, l'instrument, les droits sur l'œuvre.
« On ne mélange pas tout », a-t-elle expliqué. « Tu peux avoir raison sur chacun de ces sujets et perdre du temps si nous les confondons. As-tu des versions datées du concerto ? »
J'ai sorti mon ordinateur : fichiers de notation, courriels à Adrien, enregistrements envoyés à Inès, pages manuscrites photographiées avant chaque répétition. Sarah a demandé des copies conservant les métadonnées. « Un nom sur un programme n'établit pas à lui seul la qualité d'auteur. Mais un communiqué faux peut causer des dégâts rapides. »
Elle a également appelé Camille au sujet du violon. Camille souhaitait examiner les pièces dans son atelier, avec photographie du transport et état contradictoire si nécessaire. La question de la valeur ne devait pas dépendre de l'estimation lancée par Diane. Papa avait fabriqué l'instrument ; sa valeur affective échappait à toute facture.
« Et cette page quatre ? » ai-je demandé.
Sarah a lu la photographie. « Elle pourrait concerner une option sur tes futures compositions. Il faut le contrat complet. Nous demanderons à la société de le produire. N'annonce rien publiquement avant d'avoir les pièces. »
« Ils parlent déjà à ma place. »
« Alors tu peux dire ce que tu sais : tu contestes l'attribution, tu as écrit la musique, tu rassembles les documents. Pas de théorie sur le reste. »
J'ai publié trois phrases, sans photo de Diane, sans vidéo du coup d'Étienne, sans réclamer qu'on choisisse un camp au cri le plus fort. Les réactions sont arrivées dans l'heure. D'anciens camarades m'ont soutenue ; d'autres ont insinué qu'un arrangement ne faisait pas de moi une compositrice. Un compte anonyme a écrit que j'avais détruit mon violon pour provoquer un scandale. J'ai fermé l'application.
À midi, mon propriétaire m'a appelée. Le loyer de mon petit appartement avait été versé en retard par un virement automatique défectueux. Il acceptait que je régularise lundi. Une histoire banale, mais j'ai senti la panique monter : le prix d'une procédure, d'un arrêt de travail, d'une réputation abîmée. Aucun de ces soucis ne disparaissait parce que quelqu'un m'avait applaudie.
En sortant du cabinet de Sarah, je suis passée devant une vitrine où l'on exposait des robes de cérémonie. Un modèle bleu avait presque la même couleur que le mien. J'ai surpris mon reflet et me suis demandé pourquoi cette robe avait pris autant de place dans notre dispute. Diane l'avait désirée parce qu'elle m'allait, pas parce qu'elle aurait trouvé agréable de la porter. De mon côté, je m'étais sentie coupable pendant une seconde de lui dire non, comme si un objet acheté avec mon argent devenait aussitôt une dette familiale.
J'ai envoyé un message à Inès : Je crois que je n'ai jamais appris à refuser sans me justifier pendant dix minutes. Elle m'a répondu : C'est une excellente raison de commencer maintenant. Nous avons parlé de notre premier appartement partagé, à vingt ans, lorsqu'elle m'avait demandé de ne pas emprunter ses chaussures sans permission. J'avais trouvé la règle évidente pour elle ; je ne l'avais jamais appliquée à mes propres affaires. Devant la boutique, j'ai respiré longuement. Une robe pouvait être belle sans devenir le test de mon amour pour quelqu'un.
J'ai ouvert mon agenda pour déplacer un cours que j'avais annulé le soir du concert. La mère de l'élève a répondu qu'elle attendrait que mon bras aille mieux. Elle n'a demandé aucun détail sur la dispute familiale. Cette retenue m'a rappelé que les gens pouvaient me connaître par ce que j'enseignais, et non par ce qu'on m'avait fait subir.
Ma mère m'attendait devant l'immeuble, les cheveux mouillés. « Tu as publié un texte. Diane pleure depuis ce matin. »
« Je n'ai pas parlé d'elle. J'ai parlé de la musique. »
« Tu sais très bien que c'est pareil. »
« Non. C'est justement ce qu'elle a réussi à te faire croire. »
Mireille m'a tendu une boîte de biscuits qu'elle préparait lorsque nous étions enfants. Un geste familier, insuffisant. « La banque menace la maison. Je pensais que la résidence aiderait Diane à gagner de quoi payer. »
« Quelle banque ? Quelle dette ? »
Elle a serré la boîte contre sa poitrine. « Ton père avait laissé l'atelier hypothéqué. Après sa mort, j'ai emprunté pour garder les lieux. Puis Diane a eu besoin d'argent. »
J'ai compris qu'on m'avait fait porter une histoire dont personne ne m'avait montré les chiffres. « Fais-moi voir les relevés. »
« Tu me jugeras. »
« Peut-être. Mais je ne peux pas aider des gens qui me demandent de signer les yeux fermés. »
Le soir, Camille a posé les fragments du violon sous la lumière de son établi. Elle a indiqué les fractures de la table et du fond, le manche descellé, la possibilité d'une reconstruction longue. « Je peux le sauver comme objet musical, probablement. Il ne sonnera pas exactement comme avant. »
J'ai passé une main sur la rosace de nacre. « Je ne veux pas qu'il fasse semblant de n'avoir jamais été cassé. »
Camille a souri tristement. « Alors on laissera l'histoire dans le bois, sans la laisser l'empêcher de chanter. »
Au même moment, Sarah a appelé. Victor Delmas avait accepté de communiquer une copie du contrat, mais exigeait que je retire mon communiqué. « Je n'ai rien promis », a-t-elle dit. « Il y a plus étrange : la page quatre contient une clause censée porter ta signature. »
« Je n'ai jamais signé. »
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« C'est ce que nous allons vérifier. »
Elle a marqué une pause. « La date inscrite dessus correspond au jour où tu étais à l'enterrement de ton père. »