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Chapter 9 - L'atelier sans serrure

Le cadenas de l'atelier était neuf. Papa avait toujours refusé d'en poser un aussi lourd sur la porte : il craignait qu'un enfant venu récupérer son instrument s'y coince les doigts. Je suis restée devant le portail de la maison familiale sans oser toucher le métal. Derrière moi, Mireille répétait que l'homme avait présenté une carte professionnelle et qu'elle avait signé un bon de passage.

« Montre-le-moi. »

Elle est allée chercher le papier. C'était une autorisation d'inventaire, pas un ordre de saisie. La date avait été corrigée à la main. Le nom de la société correspondait à une filiale de Delmas. Sarah, jointe par téléphone, nous a conseillé de ne pas forcer l'entrée ni de déranger les éventuelles traces. Elle a demandé une copie du document et nous a orientées vers les démarches appropriées pour faire constater l'état des lieux et récupérer les biens.

« Il n'y a rien de précieux », a murmuré ma mère.

« Tu dis ça parce que tu as vécu avec ces choses. Pour moi, ce sont les outils avec lesquels papa nous a élevées. »

Mireille s'est mise à pleurer. Je n'ai pas réussi à la consoler. Depuis des jours, son chagrin arrivait toujours au moment où je demandais un fait précis. Je lui ai apporté de l'eau et nous avons attendu la personne chargée du constat, puis le représentant de la société, contacté par Sarah.

Quand la porte s'est ouverte légalement en présence de témoins, l'odeur du bois m'a frappée au ventre. Les formes de violon pendaient encore au mur, mais le grand établi avait été déplacé. Deux tiroirs restaient ouverts. Des carnets manquaient, ainsi qu'un petit enregistreur numérique sur lequel papa dictait les dimensions des réparations lorsqu'il n'avait pas les mains libres.

« On a emporté ce qui figure sur la liste », a dit le représentant. Il portait un manteau trop fin pour la saison et semblait ennuyé par son propre rôle.

Sarah lui a demandé copie de cette liste. Plusieurs articles avaient été désignés simplement comme « documentation technique ». Nous avons contesté l'étendue de l'autorisation et documenté chaque manque. Je n'ai pas accusé cet homme d'avoir volé personnellement : il n'avait peut-être reçu qu'un ordre et un trousseau. Mais les objets étaient partis, et cela exigeait une réponse.

Sous l'établi, j'ai trouvé une boîte de crayons, un calendrier arrêté au mois de juin et une carte postale de Diane enfant. Elle avait écrit : Quand je serai grande, je ferai un concert avec Clara et tu seras au premier rang. J'ai montré la carte à maman. « Elle m'aimait, à cette époque », ai-je dit. Mireille a répondu : « Elle t'aime encore. » J'ai remis la carte dans son enveloppe. « Peut-être. Elle doit apprendre ce que cela implique. »

Un voisin, Monsieur Saïd, est arrivé après avoir vu les voitures. Il avait tenu une épicerie à côté de l'atelier pendant trente ans. « Je vous ai observées grandir », m'a-t-il dit. « L'homme est venu avec une camionnette blanche. Il n'avait pas l'air d'un huissier. Il a pris surtout des boîtes de papier. J'ai noté l'immatriculation parce qu'il a bloqué ma livraison. » Il avait une photographie prise pour montrer le stationnement gênant. Sarah l'a remercié et a demandé qu'il conserve l'original.

Monsieur Saïd nous a apporté un café brûlant dans des gobelets en carton. Il a refusé que Mireille le rembourse. « Votre mari m'a prêté des outils quand ma devanture est tombée », a-t-il rappelé. « J'ai toujours le tournevis. Il disait qu'il pouvait vivre ailleurs quelques jours. » Ma mère a souri pour la première fois depuis notre arrivée. Nous avons parlé de l'ancien quartier, des magasins disparus et de ceux qui avaient résisté malgré les loyers. Il n'y avait aucune grande révélation dans ces souvenirs, mais ils donnaient une réalité à ce que nous risquions de perdre.

Quand le constat a été terminé, j'ai demandé à Mireille si elle voulait fermer elle-même l'atelier. Elle a pris la clé, hésité et m'a tendu son autre main pour que je l'aide à descendre la petite marche. Nous avons verrouillé sans nous disputer. « Je pensais que protéger cet endroit voulait dire empêcher toutes les questions », a-t-elle dit. « Maintenant, je vois que je ne sais même plus ce qui nous appartient exactement. » Nous avons convenu de refaire l'inventaire pièce par pièce, avec les titres et factures disponibles. Ce travail serait moins émouvant qu'une promesse de sauver la maison, mais bien plus utile.

J'ai photographié l'établi après le constat, en veillant à ce que rien ne soit déplacé pour améliorer l'image. Papa aurait détesté le désordre et aurait probablement demandé pourquoi nous n'avions pas rangé les copeaux. Je me suis promis de le faire quand nous aurions le droit de reprendre possession de l'atelier.

Nous avons passé l'après-midi à dresser un inventaire. Chaque souvenir devenait un objet à nommer : le rabot au manche fendillé, les chevalets suspendus par taille, l'affiche d'un concert gratuit pour les enfants du quartier. À quatre heures, ma mère m'a enfin parlé de la dette. Elle avait emprunté après le décès pour payer des travaux urgents dans la maison. Puis elle avait garanti un prêt contracté par Diane pour ouvrir un studio qui n'avait jamais vu le jour. Étienne s'était chargé des démarches. Mireille avait signé en croyant aider sa fille à devenir indépendante.

« Pourquoi ne m'avoir rien dit ? »

« Tu aurais refusé. Et je ne voulais pas que tu sois encore celle qui gâchait les rêves de Diane. »

La phrase est restée entre nous. Elle venait de nommer ce que je ressentais depuis l'enfance : dans cette famille, mes limites étaient considérées comme une faute, celles de Diane comme une blessure. Mireille a baissé la tête. « Je t'ai fait du mal. »

« Oui. »

Je n'ai rien ajouté. Elle devait pouvoir entendre ce oui sans exiger que je le retire immédiatement.

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Le soir, le numéro de la camionnette nous a permis de retrouver une société de stockage, non de prouver qui avait commandé le déplacement. Sarah a engagé les démarches nécessaires. Agnès, elle, m'a envoyé une photographie d'un carnet de papa conservé à Saint-Denis. Sur la dernière page, une inscription étrange : « Si l'on retire ma signature, demandez à Jeanne d'écouter la bande 17. »

Je connaissais une seule Jeanne dans la vie de mon père. Son ancienne associée était partie à Marseille après l'accident. Personne ne m'avait expliqué pourquoi elle avait quitté l'atelier sans assister aux obsèques.

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