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Chapter 18 - Douze noms barrés

Nous avons étalé les deux programmes dans le bureau de Sarah. Le premier portait les douze prénoms d'enfants ; le second, imprimé quelques jours plus tard, ne mentionnait que la fondation. Le trait rouge sur la première page ressemblait à celui des annotations récentes, mais ni moi ni Gabriel n'étions experts en encres. Sarah a fait photographier les documents et a demandé les informations d'impression. « Une ressemblance peut orienter une recherche », a-t-elle dit. « Elle ne remplace pas une preuve d'auteur. »

Yacine a reconnu les noms. Il avait joué la contrebasse dans le groupe et se souvenait d'avoir créé une mesure qui faisait rire les plus jeunes. « On l'appelait la marche des chaussettes », a-t-il dit. Il a retrouvé chez lui une cassette de la représentation, conservée par sa mère, et nous l'a fait écouter. Sa voix d'enfant annonçait les participants un par un. Le public applaudissait chaque prénom. Aucune fortune ne semblait nécessaire pour produire ce souvenir : il y avait des enfants, des instruments un peu faux et la joie d'avoir fabriqué quelque chose ensemble.

« Pourquoi Delmas voulait-il son nom sur cette musique ? » ai-je demandé.

Agnès a répondu qu'il s'agissait peut-être d'une question d'image et de propriété d'un catalogue, mais qu'elle préférait examiner les documents avant d'attribuer une intention définitive. Elle avait compris, depuis le début de l'affaire, que notre désir de donner un visage à chaque faute pouvait aussi nous aveugler. Nous avons rédigé un courrier collectif demandant les contrats de cession allégués et la rectification des crédits, signé uniquement par ceux qui le souhaitaient.

Yacine a demandé à sa mère l'autorisation de numériser la cassette qu'elle avait conservée. Elle souhaitait garder l'original, parce qu'on entendait aussi la voix de son mari disparu. Nous avons organisé la copie dans un studio associatif et documenté le transfert. Je regardais tourner le compteur numérique en pensant à la fragilité de ces archives : un support qui vieillit, une boîte oubliée, une personne qui n'ose pas dire qu'elle possède encore quelque chose.

Après l'écoute, nous avons fait une pause. Leïla reconnaissait la voix d'une amie qu'elle n'avait pas revue depuis vingt ans. Elle l'a appelée devant nous. Elles ont parlé de leurs enfants, de leurs métiers, des blessures anciennes qu'elles ne savaient pas encore nommer. Puis Leïla a demandé si son amie accepterait que la musique de leur groupe soit mentionnée dans le dossier. Elle a répondu qu'elle voulait écouter la copie avant de décider. Nous lui avons laissé du temps. Un consentement obtenu par surprise aurait ressemblé aux méthodes mêmes que nous combattions.

Le soir, j'ai essayé de réécrire le thème collectif au propre sans attribuer les mélodies de mémoire. J'ai laissé des espaces dans les crédits, avec des points d'interrogation et les noms à confirmer. Agnès a approuvé : « Quand on ne sait pas, on écrit qu'on ne sait pas. C'est la première forme de respect. »

Jeanne a demandé à entendre les premières minutes de l'enregistrement collectif. Sa voix de jeune femme y donnait le départ avant que les enfants éclatent de rire. Elle s'est tue longtemps après l'écoute. « Nous croyions que ce travail disparaîtrait avec la fermeture de la première salle », a-t-elle dit. Je lui ai répondu que nous n'allions pas publier le fichier avant d'avoir clarifié les accords de chacun.

Pendant ce temps, Étienne envoyait à Diane des messages de plus en plus agressifs. Elle les avait transmis à son conseil et avait changé ses accès bancaires après avoir découvert qu'il consultait encore un compte partagé. Il tentait de se présenter comme celui qui avait « géré la carrière des deux sœurs ». Je pensais au jour de mon concert, lorsqu'il avait serré mon bras. Un homme qui confond l'aide et le contrôle peut dire les mêmes mots en public et faire le contraire dans un couloir.

Gabriel m'a accompagnée chez un technicien pour vérifier le fichier audio du couloir. On entendait des bruits de pas, l'ouverture d'une porte et ma voix disant distinctement : « Enlève ta main. » Puis sa propre intervention. On ne distinguait pas le bruit de la casse, plus tôt dans la loge. Le fichier avait été sauvegardé par le théâtre avec son horodatage et son format d'origine. L'agent chargé de l'affaire a reçu la copie par la voie prévue. Je me suis sentie moins seule en constatant que ma mémoire ne dépendait pas uniquement de la bonne volonté de ma famille.

« Est-ce que tu regrettes de l'avoir frappé ? » ai-je demandé à Gabriel en sortant.

Il a réfléchi. « Je regrette que la situation ait atteint ce point. Je ne regrette pas d'avoir empêché qu'il continue à te tenir. Si j'avais pu le faire sans un coup, cela aurait été préférable. »

J'aimais cette réponse parce qu'elle ne transformait pas la violence en récompense. Il m'a raccompagnée jusqu'au métro, puis a repris son service de régie, désormais limité aux aspects techniques pendant l'enquête. Il se plaignait davantage de devoir laisser un collègue choisir l'emplacement des projecteurs que de sa propre suspension.

Le directeur de l'orchestre m'a proposé une réunion pour discuter de la reprise publique de Le Passage avec des crédits corrigés. Je lui ai demandé si le texte du programme mentionnerait aussi la contestation en cours, sans accuser quiconque au-delà des faits établis. Il a accepté de revoir les formulations avec Sarah. Nous étions très loin du soir où l'on avait imprimé le nom de Diane sans me consulter.

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Le centre de Saint-Denis recevait de son côté une proposition de médiation avec le propriétaire. Agnès préparait les chiffres, le trésorier les justificatifs de charges, et les parents les témoignages sur les conséquences d'une fermeture. J'ai joué quelques mesures avec Sami lors d'une répétition. Il m'a dit : « Vous savez, si on déménage, je veux que ce soit une salle où on entend les autres sans les écraser. » J'ai ri. Il venait de résumer une philosophie acoustique et familiale à la fois.

Le soir, Sarah m'a appris que l'ancien comptable avait localisé un registre de contrats daté de l'année où la fondation avait changé de statut. Il était conservé dans des archives privées ouvertes à consultation sur rendez-vous. Nous avions enfin un chemin documentaire, pas une rumeur. Mais le rendez-vous obtenu pour le consulter tombait exactement le jour où le conseil du centre devait voter l'acceptation ou le refus du nouveau bail.

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