Chapter 10 - La bande dix-sept

Jeanne Lemaître a répondu au téléphone avec la méfiance de quelqu'un qui a trop souvent reçu des appels intéressés. Lorsque je lui ai donné mon nom, elle s'est tue. J'entendais un tramway passer derrière elle, des pas, puis une porte se refermer. « Clara ? La petite Clara qui jouait faux exprès pour faire rire son père ? »
« Je ne faisais pas exprès. »
Elle a ri une fois, puis sa voix s'est voilée. « Je n'étais pas prête à te parler. »
Je lui ai envoyé la photographie du carnet. Elle a accepté de me rencontrer dans un café près de la gare Saint-Charles, à Marseille. Gabriel a proposé de m'accompagner, mais je voulais aller seule. Sarah connaissait mon trajet et l'adresse. Je n'avais pas besoin d'un homme devant chaque porte ; j'avais besoin d'apprendre à y entrer.
Jeanne avait soixante ans, des cheveux gris noués avec un crayon et des doigts tachés de colle animale. Elle m'a regardée longtemps. « Tu as son front. Je suis désolée de n'avoir jamais écrit. »
« Pourquoi êtes-vous partie ? »
« Paul et moi nous sommes disputés. J'ai découvert qu'un mécène utilisait nos ateliers pour demander des subventions qu'on ne voyait jamais. Je voulais alerter les parents. Paul craignait que le centre ferme immédiatement et cherchait d'abord un moyen de garantir les instruments aux enfants. On s'est quittés en colère. Deux semaines après, il a eu son accident. »
Elle m'a montré un petit lecteur numérique soigneusement enveloppé. « La bande dix-sept, ce n'est pas une cassette mystérieuse. C'était notre façon de nommer les prises de son. On enregistrait les séances pour que les élèves entendent leurs progrès. »
Nous avons écouté. D'abord des gammes hésitantes, des rires, le bruit d'une chaise. Puis la voix de papa : « Yacine, ce motif, c'est toi qui l'as trouvé. Ne laisse personne te dire que tu n'as fait que répéter le professeur. » Un garçon répondait en riant. Plus loin, papa et Jeanne discutaient de la manière de créditer les élèves dans un recueil. Victor Delmas arrivait, reconnaissable parce qu'il se présentait à haute voix à chaque visite.
« L'histoire sera plus simple si le programme porte ma signature », disait-il. « Les enfants ne s'en formaliseront pas. »
Papa répondait : « Ils apprendront exactement le contraire de ce qu'on leur enseigne si on efface leurs noms. »
La conversation ne prouvait rien sur mon concerto, écrit plus tard. Elle établissait autre chose : le même désaccord existait depuis longtemps, et des personnes vivantes pouvaient en témoigner. Jeanne avait conservé les fichiers originaux et une liste des participants, avec leur accord de l'époque pour l'enregistrement pédagogique. Sarah pourrait déterminer ce qui était utilisable aujourd'hui.
Jeanne a posé sa tasse. « Tu sais pourquoi je ne suis pas venue à l'enterrement ? »
« On m'a dit que vous aviez quitté le métier. »
« Delmas m'a accusée d'avoir détourné des instruments. J'ai reçu une lettre d'avocat. Les accusations n'ont jamais été poursuivies, mais j'étais terrorisée. J'avais déjà perdu mon travail. Je croyais que si j'approchais la famille, je lui créerais encore des problèmes. »
« Papa aurait préféré vous voir. »
« Je le sais maintenant. »
Nous avons marché jusqu'au Vieux-Port. Jeanne m'a raconté comment mon père choisissait ses planches d'érable et comment, après une dispute, il revenait toujours avec du pain aux olives, incapable de dire qu'il avait eu tort sans offrir quelque chose à manger. J'ai ri au milieu des larmes. Je me souvenais du pain. Je ne savais pas qu'il avait aussi été un langage de réparation entre eux.
Avant de quitter Marseille, Jeanne m'a emmenée dans son propre atelier. Elle n'y fabriquait plus de violons complets ; elle réparait des instruments pour des élèves, parfois des accords impossibles entre un budget minuscule et un bois qui exigeait du temps. Sur un mur, elle conservait une photographie de son équipe ancienne. Papa y tenait un balai comme une contrebasse, sous les rires de ses collègues. Je ne l'avais jamais vue. Jeanne m'en a envoyé une copie et a gardé l'original.
« J'ai longtemps pensé que lui demander pardon n'avait plus de sens puisqu'il était mort », m'a-t-elle dit. « Puis j'ai compris que je pouvais encore dire la vérité aux personnes vivantes. » Elle avait écrit à Agnès pour reconnaître ses propres erreurs dans la dispute qui avait divisé l'équipe. Personne ne lui avait demandé de porter toute la responsabilité des manœuvres de Delmas. Elle voulait seulement rendre à chacun sa part exacte.
Je lui ai joué quelques notes sur le violon prêté par Camille. Elle a reconnu une phrase de mon père dans l'articulation, pas dans la mélodie. « Voilà ce qu'il te laisse », a-t-elle murmuré. « Une manière d'écouter. Tu n'es pas obligée d'écrire comme lui. » Dans le train, j'ai posé cette phrase à côté de sa lettre, dans mon carnet de composition.
À Paris, le centre de Saint-Denis annonçait une réunion publique sur son bail. J'ai promis à Jeanne de lui envoyer les informations, puis je lui ai demandé si elle accepterait de témoigner sur les ateliers, sans qu'on lui fasse jouer un rôle de sauveuse. « Oui », a-t-elle répondu. « Mais je veux d'abord parler aux anciens élèves. Ce sont leurs morceaux. »
Dans le train du retour, j'ai réécouté la bande dix-sept avec des écouteurs. À la fin, une petite voix chantonnait quatre notes. Je l'ai reconnue : c'était Diane. Papa lui demandait de les répéter. « Très joli », disait-il. « Tu vois, tu peux inventer toi aussi. » La sœur qui avait brisé mon violon avait autrefois cherché à créer quelque chose qui lui appartienne. Ce souvenir ne me retirait pas ma colère ; il rendait la situation plus triste et plus compliquée.
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Sarah m'a appelée avant l'arrivée à Paris. L'orchestre avait décidé de suspendre provisoirement l'annonce de la résidence, en attendant clarification des droits. Cela m'évitait qu'un prix soit attribué sur des bases contestées, mais me privait aussi d'une chance immédiate. « C'est un délai, pas une défaite », a-t-elle dit.
Puis elle m'a appris que le propriétaire du centre proposait de renouveler le bail à un loyer presque doublé. L'association devait répondre dans dix jours. Lorsque j'ai raccroché, une notification est apparue sur mon téléphone : Victor Delmas venait d'annoncer une grande soirée caritative pour « sauver l'éducation musicale des quartiers oubliés ». Sur l'affiche, il avait utilisé une photographie des enfants de Saint-Denis sans leur demander leur avis.