Chapter 28 - Le dimanche où nous avons appris à nous parler

Ma mère avait préparé un poulet aux citrons et acheté un gâteau chez le pâtissier du quartier. Nous étions trois à table, Diane, elle et moi. Aucun invité pour servir de témoin, aucun piano ouvert pour nous détourner des conversations. J'avais prévenu que je resterais deux heures. Mireille avait répondu que cela lui suffisait et qu'elle ne me demanderait pas de prolonger si je souhaitais partir.
Le repas a commencé par la pluie, les voisins, le nouveau travail de Diane. Puis ma sœur a posé sa fourchette. « Je voudrais vous dire quelque chose avant le dessert. Quand Clara refusait de me prêter une robe, un livre ou une chambre, je disais à maman qu'elle me rejetait. Et maman lui demandait de céder. J'ai utilisé cette histoire parce qu'elle marchait. Je ne veux plus qu'on la raconte comme si nous étions toutes les trois également responsables. »
Mireille a fermé les yeux. « Je t'ai laissée faire. Je pensais éviter les cris. »
« Tu les déplaçais sur moi », ai-je dit.
« Oui. »
Il n'y a pas eu de grande embrassade au-dessus du poulet. Nous avons parlé de décisions précises : on ne prendrait plus mes affaires sans me demander ; on ne promettrait plus mon travail, mon argent ou ma présence à un tiers ; chacune serait responsable de ses dettes et de ses engagements ; les réunions familiales pourraient se terminer sans que cela devienne une menace d'abandon. Ces phrases auraient semblé froides à la mère de mon enfance. Elles me paraissaient une manière adulte de préserver ce qui restait.
Diane a sorti une petite partition de son sac. « Je ne te demande pas de l'écouter. Je veux seulement vous dire que j'ai terminé un morceau. La professeure m'a proposé de le faire travailler à deux élèves. Je suis terrifiée. » Mireille lui a souhaité bonne chance. Je lui ai demandé quel instrument ouvrait la pièce. « Un alto », a-t-elle dit en souriant. « Je crois que j'en avais assez d'entendre seulement des violons. »
Nous avons ri. Puis je me suis souvenue que mon père avait essayé de lui apprendre le piano et qu'elle était partie jouer dehors pour faire semblant de s'en moquer. J'ai mentionné la carte postale retrouvée dans l'atelier. Diane avait oublié l'avoir écrite. Elle l'a lue, longuement, puis a demandé si elle pouvait en recevoir une copie. Je lui en ai promis une, sans lui confier l'original que je souhaitais garder.
Mireille avait préparé le repas avec une liste posée sur le réfrigérateur. Elle nous a expliqué qu'elle avait demandé à Diane d'apporter le pain et à moi, si j'en avais envie, une salade. J'avais répondu que je pouvais le faire. Elle n'avait pas supposé que je m'occuperais aussi du dessert, du vin et de la vaisselle sous prétexte que j'étais « la plus raisonnable ». À la fin, nous avons toutes les trois débarrassé sans faire de cette coopération une révélation extraordinaire.
Pendant le café, maman a montré des photographies de l'atelier prises avant les travaux. Diane a choisi celles où papa souriait avec les apprentis. J'ai préféré une image de ses mains autour d'un chevalet. Nous avons proposé à Camille de choisir les documents utiles à la petite exposition, en respectant l'accord des personnes reconnaissables. Mireille a accepté que l'on écarte une très belle photo dont nous ne pouvions retrouver les participants. « Il y en aura d'autres », a-t-elle dit. Cette simplicité nouvelle m'a émue.
Lorsque j'ai annoncé que je partirais à dix-sept heures, Diane m'a proposé de m'accompagner jusqu'au portail. Je lui ai dit que j'avais envie de marcher seule. « D'accord », a-t-elle répondu. Aucun soupir, aucune remarque sur ce que j'aurais dû faire. Dans la rue, j'ai réalisé que je n'avais pas prononcé un seul mensonge poli pour éviter un conflit pendant tout le déjeuner.
J'ai aussi demandé à Mireille de ne pas annoncer mes décisions professionnelles aux voisins avant que je le fasse moi-même. Elle a admis avoir déjà préparé un message pour le groupe de quartier. Nous l'avons relu ensemble et elle l'a supprimé. Elle pouvait être fière de moi sans transformer cette fierté en droit de raconter toute ma vie.
Après le dessert, Mireille nous a montré l'atelier. Les travaux de toiture étaient terminés. Elle avait décidé d'y accueillir, une fois par mois, un atelier de découverte de la lutherie organisé avec Camille, dans la limite de ses forces et de son budget. Il ne s'agissait pas de refaire vivre papa comme si sa mort n'avait rien changé. Il s'agissait d'ouvrir la porte à des enfants qui n'auraient jamais osé entrer dans un atelier professionnel. Les questions d'assurance, de sécurité et d'organisation étaient étudiées avec l'association. Personne ne pouvait simplement déclarer que « cela se ferait grâce à l'amour ».
Je suis entrée la première. L'établi avait retrouvé sa place près de la fenêtre. Une grande feuille blanche attendait sur le mur : outils à vérifier, matériaux à commander, personnes responsables. J'ai ajouté, dans une petite case, la phrase que papa répétait : « Écouter avant de réparer. » Mireille a regardé mon écriture. « Je voulais mettre son portrait partout », a-t-elle dit. « Camille m'a proposé de montrer plutôt son travail. » J'ai approuvé.
Diane a demandé si elle pourrait aider à l'accueil des familles lors de la première séance. Je lui ai répondu que la décision revenait à l'association et à Camille, pas à moi. Elle a souri. « Tu vois, je vais devoir apprendre à demander aux bonnes personnes. »
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En fin d'après-midi, nous avons sorti les chaises devant l'atelier pour boire le dernier café. Des enfants passaient sur leurs trottinettes. Une voisine est venue nous raconter qu'elle avait connu Paul lorsqu'il réparait gratuitement le violon de son fils. Nous avons échangé des souvenirs contradictoires ; Mireille le décrivait ordonné, je me rappelais ses tournevis perdus et Diane jurait qu'il mélangeait toujours les rendez-vous. Pour une fois, personne n'a essayé d'imposer sa version comme la seule vraie.
J'ai quitté la maison à l'heure annoncée. Mireille m'a embrassée, Diane m'a souhaité bonne répétition. Dans le métro, je n'ai pas ressenti cette fatigue particulière des dimanches où l'on rentre avec une promesse extorquée. J'étais seulement un peu triste et un peu heureuse. C'était une émotion bien plus confortable que la victoire totale que j'avais imaginée.