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Chapter 30 - La musique que nous avons choisie

Un an après la soirée de la loge, j'ai retrouvé le petit morceau de rosace en nacre au fond de ma boîte à souvenirs. Camille me l'avait rendu après la réparation, soigneusement enveloppé dans un carré de tissu. J'ai décidé de le faire monter dans un pendentif simple, non pour transporter mon père comme une relique, mais parce que j'aimais sa manière de dessiner ces courbes. Le bijoutier a demandé si la pièce avait une valeur importante. « Pour moi », ai-je répondu. Il n'a pas insisté.

Le centre de Saint-Denis fonctionnait toujours dans ses locaux, avec un bail renouvelé et un budget contrôlé par son conseil. La bibliothèque accueillait désormais une partie des ateliers pendant les vacances, à la demande des familles. Sami avait obtenu une place dans une classe à horaires aménagés ; il continuait à emprunter son alto et revenait aider les plus jeunes. Zoé écrivait des morceaux aux titres invraisemblables. L'un s'appelait Le moustique qui voulait devenir chef d'orchestre. Nous l'avons joué devant ses parents sans changer une note du titre.

Ma résidence s'achevait sur une série de créations et une proposition de renouvellement que je pouvais examiner sans urgence. Le Passage avait été publié avec des crédits corrigés ; les modalités de l'accord et des procédures avaient été exécutées ou suivies avec Sarah. Les archives de papa avaient été inventoriées, avec les restrictions nécessaires pour protéger les personnes enregistrées lorsqu'elles étaient enfants. Le centre pouvait consulter les documents utiles à son histoire. Des noms autrefois effacés avaient retrouvé leur place sur plusieurs programmes. Il restait toujours des questions administratives, mais aucun d'entre nous n'était obligé de prétendre que toute la vérité dépendait d'une enveloppe surgie au dernier moment.

Ma mère vivait toujours dans sa maison. Elle respectait son plan de remboursement et ne me demandait plus de porter ses chiffres à sa place. L'atelier avait accueilli ses premiers groupes d'enfants, sous la responsabilité de Camille et de bénévoles formés. Mireille y préparait du café et racontait des histoires sur papa, mais elle demandait désormais aux intervenants s'ils avaient le temps avant de commencer. Quand une famille ne pouvait pas participer aux frais, l'association proposait une solution prévue dans son budget, sans humilier personne.

Diane poursuivait son travail à la librairie et présentait ses propres compositions dans de petites salles. Nous n'étions pas devenues inséparables. Certaines semaines, nous nous écrivions beaucoup ; d'autres, très peu. Elle honorait son échéancier de réparation et acceptait que je ne souhaite pas lui prêter mes instruments. Elle m'avait demandé d'écouter une de ses chansons. Cette fois, j'avais dit oui, parce que j'en avais envie. Je lui avais donné un avis sincère sur la deuxième partie, trop longue à mon goût. Elle ne s'était pas fâchée. Elle l'avait retravaillée, ou pas ; ce choix lui appartenait.

Gabriel avait repris son travail de régie et appris à déléguer davantage. Nous vivions désormais à quelques rues l'un de l'autre, sans plan spectaculaire pour l'avenir. Sa fille venait parfois dîner chez moi. Elle disait que son père pouvait passer deux heures à parler de projecteurs tout en prétendant qu'il détestait la technique. Je la croyais. Un soir, Gabriel m'a demandé si je voulais partager un appartement. J'ai répondu que je voulais d'abord terminer ma prochaine création et voir comment nous vivions les semaines ordinaires. Il a dit : « Alors prenons le temps. » J'ai su que notre réponse n'était pas un retard, mais une forme de confiance.

Le dernier dimanche de juin, nous nous sommes réunis dans l'atelier familial pour inaugurer une petite plaque au nom de Paul Varenne. J'avais refusé un hommage trop solennel. Il y avait des sandwiches, du jus de pomme, un atelier de découverte des bois et une exposition de photographies choisies avec l'accord de leurs propriétaires. La plaque disait : « Ici, on apprend à écouter avant de réparer. » Papa aurait certainement plaisanté sur la faute d'accent qu'il aurait cherché en vain.

Diane est arrivée avec une boîte de biscuits. Mireille a levé les yeux au ciel : « J'en ai déjà fait cinquante. » Ma sœur a répondu : « Alors on nourrira les voisins. » Elles ont ri. J'ai pensé à toutes les fois où cette même cuisine avait été le lieu d'une petite injustice : un cadeau pris, un refus ignoré, une phrase imposant le silence. Rien ne pouvait effacer ces souvenirs. Mais la porte était ouverte, et je pouvais sortir quand je le voulais sans que personne interprète mon départ comme une trahison.

Au fond de l'atelier, Sami demandait à Camille pourquoi un violon avait une âme. Elle lui montrait la petite pièce de bois placée à l'intérieur, qui relie la table au fond et permet à l'instrument de transmettre les vibrations. Il l'a regardée avec une gravité comique. « Donc même un instrument a besoin que quelque chose tienne les deux côtés ensemble ? »

« Oui », a répondu Camille. « Mais si la pièce pousse trop fort, elle fait des dégâts. Il faut la régler avec soin. »

J'ai échangé un regard avec Diane. Elle avait entendu la réponse. Nous n'avons pas cherché à en faire une leçon destinée à l'autre. Nous avons simplement rejoint les enfants, qui réclamaient une musique pour accompagner leur découverte.

J'ai pris mon violon. La cicatrice claire traversait toujours son bois. J'ai accordé les cordes sous la fenêtre où mon père avait travaillé. Diane s'est assise au vieux piano, celui qu'il avait réparé pour elle. « Tu connais encore notre morceau ? » m'a-t-elle demandé. Nous ne l'avions pas joué depuis l'adolescence. Je me souvenais des premières notes, pas des dernières.

« On peut chercher », ai-je répondu.

Elle a posé les mains sur les touches. J'ai levé l'archet. Les enfants se sont tus quelques secondes, puis un petit garçon a demandé pourquoi nous n'avions pas de partition. Diane a souri : « Parce que nous allons en écrire une ensemble, si vous voulez bien. »

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J'ai commencé avec quatre notes. Ma sœur en a ajouté trois. Sami a proposé un rythme, Zoé une conclusion impossible. Nous avons ri et recommencé. La musique n'appartenait à personne par intimidation ; chacun savait ce qu'il avait donné. Lorsque Gabriel est apparu à la porte avec une dernière chaise, je lui ai fait signe de venir s'asseoir. Il l'a posée près de la fenêtre et a écouté.

Ce soir-là, personne ne m'a demandé de céder ma place pour garder la paix. Personne n'a eu besoin de casser un instrument pour être entendu. J'avais retrouvé ma musique, une partie de ma famille et la possibilité d'aimer sans renoncer à moi-même. Ce n'était pas l'avenir que nous avions imaginé enfants. C'était celui que nous avions enfin choisi.

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