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Chapter 21 - Deux lettres, deux enfants

J'ai laissé les deux feuillets dans leur enveloppe jusqu'au lendemain. Je ne voulais pas ouvrir celui de Diane sans son accord. Le mien m'appartenait, mais le papier avait attendu si longtemps qu'il me semblait presque impoli de me précipiter. J'ai préparé du café, ouvert la fenêtre et posé la lettre sur la table. Papa avait écrit avec son stylo vert, celui qui laissait toujours une tache sur son majeur.

« Ma Clara, disait-il, tu te charges de réparer tout ce qui se brise autour de toi, même quand tu n'as rien cassé. Un jour, tu devras apprendre à poser ton archet pour laisser les autres réparer leurs erreurs. Cela n'enlèvera rien à ta bonté. Je t'ai fabriqué un violon parce que tu aimais jouer, pas parce que tu devais devenir la gardienne de notre famille. Si la musique ne te rend plus libre, cherche ce qu'on te demande de porter en trop. »

Je me suis appuyée contre la table. Il n'y avait ni secret de naissance ni fortune cachée. Mon père avait simplement remarqué la manière dont nous vivions. Je me suis demandé combien de fois j'avais refusé d'entendre cette leçon lorsqu'il était encore là. Puis j'ai rangé la lettre dans un classeur, pas dans un coffre. Je voulais pouvoir la relire un jour ordinaire, quand quelqu'un demanderait que je sacrifie encore quelque chose au nom de l'amour.

Dans l'après-midi, j'ai relu ma lettre à voix haute, seule dans la cuisine. La phrase sur l'archet m'a arrêtée. J'avais souvent pensé que dire oui à ma mère était un geste d'amour, même lorsqu'il s'agissait de payer des dépenses dont je ne connaissais pas la nature. Je me souvenais d'un dimanche de pluie, quand papa avait demandé que je laisse Diane choisir la première chanson. Ce geste simple avait été interprété, par les années suivantes, comme une règle générale : Clara céderait toujours sa place parce qu'elle était la plus solide.

J'ai appelé Agnès pour lui demander comment papa se comportait lorsqu'un élève demandait davantage de temps que les autres. « Il regardait d'abord qui n'avait pas encore parlé », a-t-elle répondu. « Puis il expliquait à celui qui réclamait toute son attention qu'il reviendrait après avoir aidé le groupe. » Je lui ai demandé s'il le faisait aussi avec nous, ses filles. Agnès a hésité. « Dans l'atelier, parfois. Chez vous, je n'étais pas là. Tu as le droit de garder un souvenir plus compliqué de lui que le mien. »

J'ai apprécié qu'elle n'essaie pas de préserver la perfection de papa contre mon expérience. On peut aimer un mort et regarder ses erreurs sans lui retirer ce qu'il nous a donné. J'ai posé le téléphone et commencé à écrire deux colonnes dans mon cahier : ce que je voulais transmettre aux enfants de l'atelier, et ce que je ne voulais plus transmettre. La première était pleine de musique. Dans la seconde figuraient le silence forcé, les faveurs prises pour des droits et les excuses demandées à la mauvaise personne.

J'ai appelé Diane. « Il y a une lettre de papa pour toi. Je ne l'ai pas ouverte. Tu peux la récupérer chez Sarah, ou je peux te la remettre en personne. » Elle a choisi le jardin public. Cette fois, elle est arrivée à l'heure, sans Étienne ni téléphone à l'oreille. Elle a lu en silence, plié le papier, puis l'a relu.

« Il dit quoi ? » ai-je demandé après un moment.

« Que je me moque de mes chansons avant que quelqu'un d'autre puisse le faire. Que j'ai le droit d'être mauvaise au début, comme tous les apprentis. » Elle a essuyé ses yeux. « Il dit aussi qu'il ne veut pas que tu sois obligée de me laisser gagner. »

Nous sommes restées assises côte à côte. Une petite fille courait après un pigeon en criant qu'il avait volé sa place. Diane a souri malgré ses larmes. « J'ai passé des années à croire qu'il t'avait choisie. Il avait essayé de nous parler à chacune. »

« Ça ne change pas ce que tu as fait. »

« Non. »

Elle a remis la lettre dans sa poche et m'a demandé si j'accepterais qu'elle rembourse les frais de réparation du violon sur plusieurs années, selon ses moyens et après les décisions d'assurance. « Je ne vais pas te demander de lui redonner son ancien son », a-t-elle dit. « Je veux simplement prendre ma part de ce que j'ai détruit. » J'ai répondu que nous en discuterions par écrit avec les professionnels concernés. Ce n'était pas une réponse romantique, mais c'était une réponse possible.

La médiation entre notre famille et la société Delmas approchait. Sarah avait préparé un tableau distinguant les demandes de chacun. Le centre de Saint-Denis ne pouvait pas être représenté par moi seule ; ses dirigeants et leurs conseils poursuivaient leur négociation sur le bail. Les anciens élèves demandaient des crédits corrects et l'accès aux documents. Moi, je voulais l'attribution de mon concerto et la cessation des prétentions non établies sur mes œuvres futures. Mireille cherchait à comprendre et régulariser ses dettes sans céder la maison dans la panique.

Le jour précédant la réunion, j'ai répété avec Inès une nouvelle pièce courte. Il n'y avait ni dédicace ni promesse de résidence. Le premier thème venait d'une erreur de Zoé, qui avait ajouté une note à sa gamme. Avec son accord et celui de sa famille, nous en avions fait un petit duo pédagogique. J'avais inscrit son prénom sur la première page, en haut, bien visible.

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Gabriel est venu nous écouter. À la fin, il a demandé si la deuxième phrase pouvait durer un peu plus. « On a l'impression qu'elle hésite avant d'ouvrir une porte », a-t-il dit. J'ai essayé. Il avait raison. Je lui ai demandé pourquoi il avait toujours de bonnes images pour parler de musique alors qu'il prétendait ne rien y connaître. Il a répondu : « Je passe ma vie à ouvrir des portes de scène. »

La veille de la médiation, un courrier officiel est arrivé chez Sarah. Étienne affirmait que Gabriel l'avait agressé sans provocation et demandait une indemnisation élevée. L'audio du couloir et les témoignages seraient examinés dans ce cadre. Je me suis rendu compte que même les gestes posés pour protéger pouvaient entraîner de longues responsabilités. Je n'avais pas le droit d'exiger de Gabriel qu'il considère sa situation comme le prix normal de mon salut.

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