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Chapter 12 - Une œuvre mise sous silence

L'interdiction demandée par Delmas n'était pas encore accordée. Sarah me l'a répété trois fois, parce qu'en lisant les mots « cessation de toute exploitation », j'avais déjà imaginé mon violon posé dans un placard pour les dix prochaines années. Nous avions une audience à venir, des arguments à présenter et la possibilité de jouer d'autres œuvres sans céder mes droits. La peur, elle, n'attendait aucune audience.

Adrien Valette m'a reçue dans une petite salle de répétition. Il avait posé deux partitions sur le piano : la version envoyée initialement par moi et celle modifiée la veille du concert. « Je ne veux plus diriger une mesure dont je ne connais pas l'origine », a-t-il dit. Il avait demandé à la direction de conserver les fichiers, les courriels et les notes de production.

« Vous auriez pu interrompre le concert », ai-je répondu.

« Oui. J'ai choisi de te laisser jouer, parce que tu connaissais la musique et que l'orchestre pouvait suivre. Ce choix aurait pu être mauvais pour ta santé, compte tenu de ton bras. Je m'en rends compte. »

Je ne m'attendais pas à cette reconnaissance. Il ne se présentait pas comme le chef qui m'avait sauvée ; il admettait une décision contestable. Nous avons parcouru les modifications. Six mesures avaient été remplacées, mais surtout la dernière page portait une dédicace à Victor Delmas, signée du nom de Diane. Quelqu'un avait modifié l'objet même du concert : une œuvre sur le passage entre le deuil et la vie devenait un cadeau à un mécène.

« Je voudrais déposer cette comparaison au dossier », ai-je dit.

Adrien a acquiescé. « Avec les dates des fichiers et ma déclaration. »

Le lendemain, j'ai retrouvé Camille à son atelier. Elle avait installé mon violon sur une forme de maintien et commencé à mesurer les tensions du bois. Il faudrait réparer sans effacer les traces utiles à l'expertise. « Je peux stabiliser les morceaux », a-t-elle expliqué. « Mais si une procédure exige un nouvel examen, nous conserverons une documentation de chaque étape. »

Elle m'a fait écouter un enregistrement de l'instrument avant sa rupture. Ce n'était qu'une gamme captée sur un téléphone, dans une pièce pleine de bruits de rue. J'ai fermé les yeux. La dernière note s'est achevée avec un grincement de chaise. J'avais oublié cette chaise et je me suis mise à rire. Camille m'a regardée sans comprendre. « Papa disait toujours que la pièce faisait partie de la musique. Je détestais quand il bougeait pendant que je jouais. »

Un appel de l'école m'a annoncé que plusieurs parents souhaitaient me garder comme professeure. D'autres craignaient l'effet de la polémique sur leurs enfants. Madame Perrin proposait une réunion transparente, sans permettre à un mécène de décider seul des engagements pédagogiques. J'ai accepté de venir et de répondre aux questions sur mon travail, pas sur la vie privée de ma sœur.

Après l'audience, je suis allée dans une petite salle insonorisée que le conservatoire me prêtait parfois. Je voulais vérifier ce que j'éprouvais à jouer une pièce sans rapport avec ma famille. J'ai choisi une sonate étudiée à quinze ans, celle que j'avais détestée parce qu'elle exigeait une patience presque insultante. Mon bras tirait légèrement ; je me suis arrêtée après quelques mesures, respectant les recommandations médicales. J'ai posé l'archet et pris un crayon pour annoter ce qui restait à travailler.

Un étudiant a frappé timidement à la porte. Il préparait un examen et avait besoin de la salle. Je lui ai cédé le créneau prévu sur le planning, sans vivre cela comme une défaite. Il m'a demandé si mon concerto était « celui de l'histoire sur Internet ». J'ai répondu oui. « Je l'ai entendu », a-t-il dit. « Le deuxième mouvement m'a donné envie d'écrire quelque chose pour ma sœur. » Je l'ai remercié, étonnée par l'écart entre nos deux expériences : pour moi, ce mouvement évoquait la mort de papa ; pour lui, il ouvrait une conversation avec une personne vivante. Je me suis souvenu que publier une œuvre, c'était aussi accepter qu'elle cesse d'être seulement notre histoire.

Le soir, j'ai ajouté une note dans mon cahier : Ne laisse pas le litige devenir le sujet unique de toutes tes compositions. Je l'ai soulignée deux fois. Demain, quelle que soit la décision, il faudrait encore savoir écrire.

Inès m'a rappelé que le programme scolaire du centre continuait, quel que soit le calendrier des tribunaux. Nous avons prévu une répétition courte pour préserver mon bras et laissé la direction du groupe à une autre professeure. Je n'avais pas besoin de devenir indispensable pour prouver que la musique m'appartenait.

L'audience a eu lieu dans une salle où l'on entendait les chaises grincer. Delmas n'était pas présent. Son conseil soutenait qu'une convention familiale donnait à la fondation des droits sur les œuvres inspirées par Paul Varenne. Sarah a distingué les créations de mon père des miennes, la signature contestée des contrats authentifiés, et l'interprétation passée des représentations futures. Elle n'a pas prononcé de grand discours. Elle a donné au juge des dates, des versions et les raisons pour lesquelles l'urgence invoquée par l'autre partie était discutable.

Le magistrat a mis sa décision en délibéré. En sortant, je me suis sentie plus épuisée qu'après le concerto. Des journalistes m'attendaient. L'un a demandé si je voulais « ruiner ma propre sœur ». J'ai répondu : « Je demande que mon travail me soit attribué. Je ne souhaite pas que l'on transforme une procédure en spectacle familial. » Une autre journaliste a posé une question sur les enfants du centre. J'ai indiqué qu'il fallait s'adresser à l'association pour connaître sa position.

Diane m'a appelée le soir. Sa voix tremblait. « Delmas me demande de témoigner que tu m'as offert la composition. Il dit qu'il possède une lettre de toi. »

« Est-ce vrai ? »

« Non. »

« Alors ne le dis pas. Parle avec ton avocate et conserve sa demande. »

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Elle est restée silencieuse, puis a demandé : « Et s'il montre une lettre que je ne connais pas ? »

Je me suis souvenue de la fausse signature datée de l'enterrement. L'idée que quelqu'un puisse fabriquer encore une parole avec mon nom me glaçait. J'ai appelé Sarah. Elle m'a demandé de ne pas spéculer. Une demi-heure plus tard, elle recevait par voie officielle un document présenté comme ma lettre d'autorisation. Son en-tête portait l'adresse de mon ancien appartement. Je n'y avais emménagé que quatre ans après la date inscrite sur la lettre.

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