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Chapter 6 - La porte de Saint-Denis

L'adresse menait à une ancienne école de couture transformée en centre associatif. À l'accueil, une adolescente nous a demandé si nous venions pour l'atelier de réparation ou pour les cours de français. Gabriel lui a expliqué que nous cherchions une archive musicale. Elle nous a orientés vers un escalier étroit dont les murs étaient couverts de dessins d'enfants : violons aux proportions impossibles, pianos multicolores, instruments qui volaient au-dessus des immeubles. Je me suis demandé combien de ces enfants auraient un instrument entre les mains l'année suivante.

Une femme âgée nous a ouvert. Elle s'appelait Agnès Dufour. Ancienne professeure de formation musicale, elle avait dirigé avec mon père les ateliers du mercredi. Sur une étagère, j'ai reconnu une photographie de moi à dix ans, tenant un violon trop grand. Agnès a vu mon regard. « Paul répétait que tu avais appris à écouter avant d'apprendre à compter. C'était sa manière d'être fier sans avoir l'air sentimental. »

Je lui ai montré l'inscription au dos de la lettre. Elle s'est assise. « Je craignais que quelqu'un finisse par retrouver ces cahiers pour les mauvaises raisons. »

Dans une armoire verrouillée, elle conservait les feuilles originales de petits morceaux écrits par papa avec ses élèves. Chaque enfant avait ajouté un motif, une phrase, parfois trois notes. Il avait noté les noms de chacun en marge, non pour s'approprier le travail, mais pour que personne ne puisse leur dire plus tard qu'ils n'avaient jamais rien composé. J'ai passé un doigt sur les initiales d'un garçon nommé Yacine, devenu depuis contrebassiste dans un orchestre professionnel.

« Victor voulait tout reprendre ? » ai-je demandé.

« Il proposait de financer la location, les instruments, les professeurs. Puis il a demandé que les partitions soient déposées par sa société et que son association choisisse seule les bénéficiaires. Paul a refusé. Après sa mort, nous avons dû déménager. »

Gabriel regardait les dessins. « Pourquoi avoir gardé ces documents ici sans le dire à Clara ? »

Agnès a baissé les yeux. « Mireille m'avait demandé d'attendre. Elle croyait protéger ses filles d'une nouvelle bataille. Et puis les années passent, les enfants deviennent adultes, et une promesse se transforme en habitude de se taire. »

La colère a remonté dans ma gorge. « Tout le monde a pris des décisions en mon nom. »

« Tu as raison. Je n'aurais pas dû accepter. »

Son aveu simple m'a désarmée plus sûrement qu'une longue justification. Elle a posé devant nous le registre des prêts d'instruments, des comptes rendus de réunion et une lettre de papa à Victor, datée de deux mois avant sa mort. Elle proposait un compromis : la fondation pouvait financer les salles, mais les enfants et les enseignants resteraient auteurs de leur musique. Le compromis n'avait jamais été signé.

Agnès nous a laissé photographier les documents, puis a proposé de remettre les originaux à Sarah avec un inventaire signé. Elle avait appris à se méfier des bonnes intentions sans traces. « Un souvenir aide à vivre », a-t-elle dit, « mais quand quelqu'un veut le confisquer, il faut aussi savoir dans quel tiroir se trouve la preuve. »

Agnès nous a conduits dans la petite salle où les cours avaient lieu. Douze chaises dépareillées entouraient un piano dont la pédale grinçait. Sur une étagère, des instruments portaient une étiquette avec une date d'entretien et le prénom de l'élève qui les empruntait. « Ce système ne paraît pas très artistique », a-t-elle dit, « mais il empêche qu'un enfant cesse de venir parce qu'une corde cassée reste trois semaines sans réponse. » Elle m'a montré le registre et demandé si je pouvais aider à le moderniser, pas à le remplacer par un site trop cher.

Nous avons ensuite écouté cinq minutes de répétition à travers une porte entrouverte. Une adolescente travaillait un passage difficile sans regarder sa professeure. Lorsqu'elle a trouvé sa propre solution de doigté, l'enseignante lui a demandé de l'expliquer aux autres. J'ai compris ce que mon père avait voulu préserver : la possibilité que l'élève apporte quelque chose au cours au lieu de recevoir seulement des instructions. Si Delmas se disait protecteur des arts, il devait pouvoir répondre à une question très simple : qui avait encore la parole lorsque sa fondation entrait dans la salle ?

Sur un tableau, un élève avait écrit en grandes lettres : « Le mercredi, on recommence. » J'ai demandé à Agnès de ne pas l'effacer pour notre visite. Cela me semblait une devise plus honnête qu'une promesse de réussite immédiate.

En sortant, j'ai croisé un garçon de douze ans qui attendait près du distributeur d'eau, un étui vide sur le dos. Il m'a reconnue. « Vous êtes celle qui a joué hier ? » J'ai répondu oui, embarrassée de voir sa joie. « Ma mère dit qu'on n'a plus assez de places pour les nouveaux. C'est vrai que le centre va fermer ? »

Je me suis tournée vers Gabriel. Agnès avait évoqué un déménagement ancien, pas une fermeture. Le garçon a désigné une affiche près de l'entrée : consultation immobilière, fin du bail dans quatre mois. Le propriétaire du bâtiment était une société dont j'ai aussitôt reconnu le nom : Delmas Participations.

« Vous reviendrez pour le concert des élèves ? » a demandé le garçon.

« Je reviendrai », ai-je dit. Je ne savais pas encore comment, mais pour une fois je m'engageais sur quelque chose que je pouvais décider moi-même : être présente.

Dans la voiture, Gabriel m'a demandé ce que je comptais faire des cahiers. « D'abord les lire. Ensuite parler aux anciens élèves. Ils ont leur mot à dire. » J'ai regardé mes mains. Les doigts étaient ceux d'une musicienne capable de faire apparaître un son dans une salle pleine. Ils ne pouvaient pas sauver seuls un centre associatif.

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Sarah m'a appelée avant notre arrivée. Sa voix était plus tendue que la veille. La société Delmas demandait au théâtre de ne pas diffuser l'enregistrement de mon concert, au motif d'un désaccord contractuel. « L'enregistrement pourrait montrer que tu as joué une version différente de celle déposée », a-t-elle expliqué. « Nous allons en préserver une copie conformément aux règles, mais les droits de diffusion seront débattus. »

Puis elle m'a lu la dernière phrase du courrier : si je persistais à contester l'attribution, la fondation « réexaminerait son soutien aux structures historiquement liées à la famille Varenne ». Ce n'était pas une preuve qu'ils fermeraient le centre pour me faire taire. C'était une menace assez nette pour que je cesse de traiter cette affaire comme une querelle entre deux sœurs.

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