Chapter 19 - Le choix du mercredi

Je ne pouvais pas être à deux endroits. Pendant une nuit entière, j'ai tourné autour de cette phrase comme autour d'un défaut de rythme. J'avais envie de croire que ma présence était indispensable à la consultation des archives et au conseil du centre. En réalité, Sarah et l'ancien comptable pouvaient examiner le registre avec les autorisations nécessaires ; Agnès et les parents connaissaient mieux que moi les conséquences d'un nouveau bail. Ce qui m'était le plus difficile n'était pas de choisir, mais d'accepter que les autres soient capables de travailler sans moi.
J'ai appelé Agnès. « Je peux venir à la réunion ou accompagner Sarah. Qu'est-ce qui vous serait utile ? »
« Viens jouer avec les enfants le matin », a-t-elle répondu. « Ensuite, laisse-nous voter. Nous devons prendre une décision de locataires, pas donner un rôle principal à ton histoire. »
J'ai reconnu sa sagesse et j'ai accepté. Je suis allée acheter les partitions pour la répétition du mercredi dans une papeterie qui fermait bientôt. Le vendeur m'a expliqué qu'il vendait désormais davantage de carnets de dessin que de cahiers de musique. Il m'a montré un stock de feuilles grand format à prix réduit, utiles pour les pupitres des enfants qui voyaient mal les petites notes. J'ai pris la quantité nécessaire avec le budget approuvé par l'association. Avant, j'aurais ajouté de ma poche quelques paquets « au cas où » sans le dire à personne. Cette fois, j'ai demandé au trésorier ce qu'il était possible de commander et laissé une facture dans le classeur.
Agnès m'a rejointe pour préparer la salle. Nous avons déplacé un piano avec l'aide de deux personnes formées, sans faire porter une charge trop lourde aux adolescents. Elle m'a demandé si je trouvais son exigence de transparence fatigante. « Parfois », ai-je répondu. « Mais j'ai passé trop d'années dans une famille où les comptes existaient seulement quand quelqu'un voulait me demander un sacrifice. » Elle a posé la main sur une pile de chaises. « Alors apprenons aux enfants que la précision peut aussi être une forme de gentillesse. »
Lors de la répétition, une élève a demandé pourquoi les adultes tenaient autant à sauver le bâtiment. Sami a répondu avant moi : « Parce qu'on connaît le chemin. Si on nous envoie plus loin, ma mère ne pourra pas venir me chercher. » Les enjeux avaient soudain une adresse et un horaire. Aucun discours sur le patrimoine n'aurait dit les choses plus clairement.
Lors de la pause, Sami a insisté pour noter dans le registre l'heure à laquelle l'alto lui avait été confié. Agnès lui a demandé pourquoi il tenait tant à cette précision. « Parce que si quelqu'un dit que je l'ai pris, on pourra montrer qu'on me l'a prêté », a-t-il répondu. Nous avons signé la fiche ensemble. Je souhaitais qu'un jour il n'ait plus besoin de craindre qu'on transforme un prêt en accusation.
Le mercredi, nous avons répété pendant deux heures. Sami avait accordé son alto seul et s'en vantait avec une discrétion relative. Une petite fille a demandé à jouer son morceau avec la main gauche parce que son doigt droit était blessé. Nous avons adapté la partie et rappelé qu'elle pouvait aussi se reposer. La musique n'était pas une course où l'on mérite sa place en souffrant.
À midi, j'ai quitté le centre pendant que le conseil installait les chaises. Dans le métro, j'ai reçu une photographie de la table des archives : Sarah, un archiviste et l'ancien comptable avaient ouvert le registre sur un pupitre. Les pages étaient numérotées, les conventions reliées et plusieurs signatures vérifiables. Ils documentaient la consultation conformément aux règles du lieu. Ma tâche consistait simplement à attendre le compte rendu.
Je suis allée déjeuner avec Camille. Nous avons parlé de choses dont personne ne ferait une vidéo dramatique : une réparation de chevalet, l'inflation du prix du bois, le meilleur endroit pour acheter une soupe près de son atelier. Au milieu du repas, elle a sorti une petite boîte. À l'intérieur se trouvait la rosace de nacre de mon violon, nettoyée et protégée. « Je ne pourrai pas la remettre exactement à l'ancienne place », a-t-elle dit. « Mais on pourrait l'incruster dans une petite pièce amovible. Ou tu peux la garder. »
J'ai choisi de la garder pour le moment. J'avais besoin d'apprendre qu'un souvenir n'est pas forcément perdu lorsqu'il change de forme. Camille a refermé la boîte et s'est remise à son potage. Sa normalité était un cadeau.
Le conseil a voté en fin d'après-midi. L'association refusait l'augmentation en l'état et proposait une médiation avec un budget documenté, tout en préparant un relogement si elle échouait. Agnès m'a appelée pour annoncer la décision. « Certains parents auraient préféré accepter n'importe quel prix », a-t-elle dit. « Nous les avons écoutés. Le vote n'efface pas leur inquiétude. » Je lui ai demandé comment aider le lendemain. « Apporte des chaises pour l'audition. Les nôtres sont fatiguées. »
Sarah a appelé une heure plus tard. Le registre confirmait que mon père avait refusé de céder les œuvres collectives sans le consentement des participants. Il mentionnait aussi un accord de financement concernant l'atelier familial, signé après son décès par Mireille. Une annexe donnait à Delmas un droit de consultation des archives, non un droit automatique sur mes œuvres futures. La page quatre du contrat présenté contre moi ne correspondait à aucune annexe de ce registre.
« Ça signifie quoi pour la procédure ? »
« Que leur récit contractuel comporte des contradictions documentées. Il faut encore obtenir les originaux du document qu'ils produisent et établir les signatures. »
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Je me suis assise sur un banc. Pour la première fois, l'histoire de papa cessait de flotter entre souvenirs et accusations. Nous pouvions lire les actes qu'il avait réellement signés. Les mots avaient une date, une portée, des limites.
Quand je suis rentrée, un avis de passage m'attendait. Un colis envoyé par une adresse inconnue devait être retiré au bureau de poste. J'ai appelé Sarah, qui m'a conseillé de conserver l'emballage et de ne pas en tirer de conclusion avant de voir le contenu. Le lendemain, j'ai ouvert le paquet en sa présence. Il contenait trois carnets de l'atelier disparus, accompagnés d'une facture de stockage réglée par la société de Delmas. Quelqu'un avait décidé de les rendre, mais pas encore de dire pourquoi ils avaient été emportés.