Chapter 5 - Les signatures des vivants

Je me souvenais de cette journée mieux que de mon dernier anniversaire. Un vent violent avait renversé les fleurs devant le cimetière. Diane avait seize ans et serrait un mouchoir propre qu'elle n'utilisait pas. Maman avait perdu sa voix en arrivant à la grille. J'avais dix-neuf ans, les mains froides et l'impression qu'une moitié du monde avait cessé de tenir debout. Personne ne m'avait présenté de contrat. Personne ne m'avait demandé de renoncer à mes œuvres futures.
Sarah m'a montré la copie le lendemain. À côté de mon nom figurait une signature hésitante, dont la première lettre ressemblait à la mienne sans avoir sa forme. Une clause concédait à la société de Victor Delmas une option très large sur les compositions « dérivées de l'héritage Paul Varenne ». Le vocabulaire était assez vague pour créer une menace, pas assez précis pour me convaincre qu'il pouvait tout emporter.
« Une signature contestée ne disparaît pas parce qu'on la déteste », m'a dit Sarah. « Nous allons rechercher les originaux et les circonstances. »
Je l'ai remerciée de ne pas promettre une victoire en dix minutes. Elle a souri. « C'est l'une de mes spécialités. »
Je suis allée voir Diane dans le petit appartement qu'elle partageait avec Étienne. Elle a ouvert avec des lunettes noires. Sur la table, plusieurs partitions étaient annotées de sa main. Elle les a repoussées avant que je puisse lire. Étienne n'était pas là. Pour une fois, nous pouvions parler sans spectateur.
« Tu étais à l'enterrement », ai-je dit. « Tu te souviens d'un contrat ? »
« Tu vas m'accuser de tout ? »
« Je pose une question. »
Elle a retiré ses lunettes. Un bleu pâlissait sous son œil droit. « Delmas est venu après. Il a proposé de payer les dettes de maman si nous l'aidions à faire connaître les morceaux de papa. J'avais peur qu'on perde l'atelier. »
« Tu avais seize ans. »
« Il est revenu quand j'en ai eu vingt-cinq. J'ai signé un avenant. Je croyais que tu étais d'accord avec le premier contrat. Maman le disait. »
« Et Le Passage ? »
Diane a regardé la fenêtre. « Delmas voulait une compositrice pour sa fondation. Une histoire de famille, un nom de femme, quelque chose qui se raconte bien dans les dîners. »
« Il voulait mon œuvre. »
« Il disait qu'elle appartenait à la marque Varenne. »
« Est-ce que tu as dit oui ? »
Elle a eu un rire sans joie. « J'ai dit oui à beaucoup de choses. »
Je lui ai montré une photographie de l'instrument cassé. Elle a détourné les yeux, puis a soufflé : « Je pensais que tu jouerais avec un autre. Je voulais te faire peur. »
« Tu as essayé de m'écarter de ma propre création. »
« Je ne pensais pas qu'ils imprimeraient les programmes avant de te prévenir. »
« Tu pensais quoi, alors ? Que je te remercierais après le concert ? »
Elle s'est levée brusquement. J'ai fait un pas vers la porte, prête à partir. Elle s'est arrêtée et a posé les mains à plat sur la table. « J'ai menti. Et je ne sais plus à qui je dois encore mentir pour sortir de ça. »
Elle m'a montré un message d'Étienne : Si tu parles, je transmets les relevés de ta mère au créancier. Il te reste quarante-huit heures. Sur une autre capture, Delmas réclamait qu'elle présente publiquement le concerto comme une œuvre commune, puis exclusive. Il avait promis une avance qu'elle n'avait jamais reçue.
« Pourquoi ne me l'as-tu pas dit avant de casser le violon ? »
« Parce que je te détestais de pouvoir dire non. »
Cette phrase m'a fait plus de peine que ses excuses. Elle n'en était pas une. C'était le résumé d'années passées à me demander de céder pour garder la paix.
Je suis partie sans promettre quoi que ce soit. Dans la rue, j'ai appelé Sarah pour lui demander si les messages avaient une valeur. « Nous examinerons les originaux », a-t-elle répondu. « Ne prends pas le téléphone de Diane. Demande-lui de conserver ses données. »
En rentrant de chez Diane, j'ai fait un détour par le cimetière. Je n'y allais pas chercher un conseil surnaturel. Je voulais simplement m'asseoir dans un endroit où personne ne me demanderait de répondre immédiatement. J'ai raconté à papa, à voix basse, que son violon était en morceaux et que je craignais d'avoir honte devant lui. La pierre n'a rien répondu. Une femme arrosait des fleurs deux allées plus loin, puis est partie sans me regarder. C'était agréable, cette absence de témoin obligé.
Je me suis souvenue d'une réparation que papa avait refusé de faire gratuitement à un client riche qui insultait son apprentie. « Le respect est compris dans le prix », avait-il dit. Il avait pourtant offert son aide à des familles qui n'avaient presque rien. Son principe n'était pas de tout donner à tout le monde. Il regardait la personne, la situation, la conséquence. Je me suis demandé à quel moment j'avais transformé sa générosité en obligation de me laisser prendre ce que j'aimais.
J'ai quitté le cimetière avant la fermeture et acheté du pain aux olives, celui qu'il rapportait après les disputes. Je l'ai partagé avec Inès. Elle n'a pas demandé pourquoi j'avais choisi cette boulangerie. Elle a seulement fait remarquer que papa avait un goût très sûr et une conception discutable de la quantité d'olives acceptable dans un pain.
À l'atelier de Camille, Gabriel m'attendait avec un vieux carton trouvé dans les archives du théâtre. Des programmes de concerts scolaires, une photographie de papa en train d'accorder un violon et une lettre adressée à une association musicale. Gabriel avait été régisseur bénévole pour elle quinze ans auparavant. « Ton père voulait créer une école où les enfants pouvaient emprunter des instruments sans caution », m'a-t-il dit. « Delmas a proposé de financer. Puis il a voulu mettre son nom sur tout. »
Je regardais le visage fatigué de papa dans la photographie. Il n'était pas un héros de légende. Il avait les manches retroussées et une tache de vernis sur le menton.
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Gabriel a ajouté : « Il m'a dit une fois : si on veut sauver un violon, on commence par écouter ce qui tient encore. »
J'ai serré la lettre. Derrière, quelqu'un avait inscrit une adresse à Saint-Denis, suivie de deux mots : Cahiers originaux. La boîte d'archives portait pourtant une étiquette récente : À détruire, fin de saison.