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Chapter 14 - La ville où mon père avait appris le bois

Camille devait se rendre à Mirecourt, dans les Vosges, pour consulter un collègue spécialiste des réparations de fonds très endommagés. Elle m'a invitée à l'accompagner si mon bras le permettait. Je pouvais rester à Paris à attendre des courriels, ou apprendre ce qu'il était possible de faire pour le violon. J'ai choisi le train. Inès m'a apporté un sandwich à la gare et m'a rappelé que « partir pour travailler, ce n'est pas fuir ».

Mirecourt sentait la pluie sur les pavés et la fumée des cheminées. Dans un atelier clair, Louis Perrin, luthier de troisième génération, a examiné les photographies avant de toucher l'instrument. Il n'a pas commencé par une promesse. « La rupture est grave. On peut envisager une reconstruction, mais il faudra accepter une modification de la réponse acoustique. Vous êtes prête à l'entendre ? »

« Je préfère savoir. »

Il a disposé les fragments autour d'une forme. Camille lui a montré le renfort ancien qu'elle avait découvert. Louis a reconnu un assemblage appris dans l'école où papa avait étudié. « Il a fait ça pour gagner en stabilité sans alourdir l'instrument. Ce n'est pas banal. Il expérimentait encore. »

J'ai pensé à l'image que je me faisais de mon père : un homme qui avait terminé son œuvre avant de mourir, me laissant un objet à conserver intact. Les luthiers révélaient une autre vérité. Papa n'avait jamais considéré le violon comme une pièce figée ; il l'avait entretenu, corrigé, amélioré. Peut-être que le réparer n'était pas trahir sa mémoire. Peut-être que refuser de le toucher l'aurait été.

Louis m'a raconté que papa avait été un élève impatient. Il coupait parfois un morceau de bois avant d'avoir vérifié deux fois les mesures, puis passait la nuit à comprendre pourquoi l'assemblage ne tenait pas. « Il avait beaucoup de talent, mais ce n'est pas le talent qui l'a fait progresser », a-t-il dit. « C'est d'avoir accepté qu'on lui montre ses erreurs. » J'ai imaginé mon père jeune, rougissant devant son maître, et cette image m'a fait du bien. Je le tenais parfois si haut dans mes souvenirs qu'il devenait impossible de vivre à sa hauteur.

Sur une étagère, Louis conservait un instrument dont la table portait une réparation visible. Son propriétaire avait hésité à l'acheter parce que le bois semblait imparfait. « Il l'a essayé sans regarder », a raconté le luthier. « Il a aimé le son, puis il a vu la réparation. Nous en avons parlé. Il l'a acheté en sachant exactement ce qu'il prenait. » Je lui ai demandé si les gens acceptaient facilement ce genre de vérité. Il a répondu que non, mais qu'une promesse de perfection serait un mensonge coûteux.

Nous avons parlé aussi de tarifs et de délais, sans poésie. Un artisan devait être payé pour son temps. L'amour que je portais au violon ne donnait pas à Camille ou Louis l'obligation de travailler gratuitement. J'ai demandé un devis actualisé et un calendrier réaliste, puis envoyé les chiffres à Sarah pour examiner leur prise en charge éventuelle. Je suis sortie de l'atelier moins certaine du résultat, mais davantage capable de choisir.

Camille a tenu à remercier Louis pour sa consultation avec une facture détaillée, même s'ils étaient amis depuis leurs études. Il a expliqué qu'il avait lui-même perdu trop de semaines à accepter des services « entre collègues » qui finissaient par occuper toutes ses nuits. Je me suis reconnue dans cette difficulté à réclamer une limite.

Pendant qu'ils travaillaient, je suis allée marcher le long de la rivière. Un café affichait un concert d'élèves pour le samedi suivant. Une adolescente s'exerçait dans une salle ouverte sur la rue, répétant le même passage avec une concentration féroce. Je me suis reconnue à quinze ans, lorsqu'un professeur m'avait dit que je n'aurais jamais assez de présence scénique. Papa m'avait répondu : « On ne te demande pas d'occuper le monde entier. On te demande d'habiter la musique. »

J'ai appelé ma mère. Elle allait mieux et les examens n'avaient pas révélé d'urgence cardiaque. Elle avait pris rendez-vous avec un conseiller pour les dettes. « Je voulais t'annoncer ça sans te demander de faire quelque chose », a-t-elle dit. Nous avons parlé cinq minutes des Vosges, de la pluie et des gâteaux de la cafétéria. C'était notre première conversation depuis longtemps qui ne se terminait pas par une faveur à réclamer.

De retour à l'atelier, Louis m'a proposé d'écouter deux enregistrements de violons restaurés. L'un avait retrouvé une sonorité proche de l'origine ; l'autre était devenu plus sombre. « Nous pouvons viser un instrument fiable », a-t-il expliqué. « Mais pas fabriquer une promesse exacte sur sa voix. » J'ai donné mon accord pour une première phase documentée, en fixant avec Camille un plafond de dépenses. Je ne pouvais pas endetter ma vie pour sauver un souvenir, même précieux.

Le soir, Gabriel m'a appelée. Il venait de parler à une ancienne régisseuse qui avait travaillé sur les premières soirées de Delmas. Elle se souvenait d'un détail : lors d'une cérémonie, la fondation avait présenté comme « découverte » une pièce composée collectivement par les enfants de l'atelier. Plusieurs parents avaient protesté, mais le programme avait été retiré le lendemain. Gabriel recherchait un exemplaire ; je lui ai conseillé d'envoyer toute piste à Sarah et à Agnès.

Une heure plus tard, je recevais un message de Diane : Je vais témoigner sur le contrat et sur le violon. Je ne sais pas encore ce que je risque. J'ai fait un mauvais choix, puis dix autres pour le protéger. Elle ajoutait qu'elle avait pris rendez-vous avec une médiatrice familiale, non pour m'y obliger, mais pour comprendre pourquoi nos disputes finissaient toujours par ma capitulation. Je n'ai pas répondu tout de suite.

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J'étais en train de dîner avec Camille et Louis quand un appel inconnu a sonné. Un homme s'est présenté comme le propriétaire du centre de Saint-Denis. Il souhaitait, disait-il, m'offrir un rendez-vous direct « pour éviter des dégâts inutiles ». J'ai demandé une proposition écrite, à adresser à l'association et à son conseil. Il a soupiré : « Mademoiselle Varenne, vous vous mêlez de choses qui vous dépassent. »

J'ai posé le téléphone sur la table et terminé mon repas. Pour la première fois, cette phrase ne m'a pas donné envie de prouver immédiatement le contraire.

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