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Chapter 20 - Les carnets rendus

Le premier carnet sentait l'humidité. Les notes techniques de papa s'étendaient de la première à la dernière page, séparées par de petits dessins qu'il faisait lorsqu'un client parlait trop longtemps. Le deuxième contenait des factures et des mesures. Le troisième m'a arrêtée : à l'intérieur se trouvait une série de thèmes notés à quatre mains avec Diane, adolescente. Je reconnaissais son écriture ronde et impatiente. Papa avait entouré un passage en rouge et écrit : « À développer par Diane, sans l'aide de Clara. »

J'ai relu la phrase. Elle n'avait rien à voir avec mon concerto, pourtant mon cœur s'est serré. Papa avait vu que ma sœur souffrait de se comparer à moi. Il avait essayé de lui construire un espace. Après sa mort, nous avions pris l'habitude de traiter la musique comme une ressource à partager de force : si l'une recevait un compliment, l'autre devait recevoir quelque chose aussi. J'avais fini par croire que le problème était la musique elle-même, alors que c'était notre incapacité à reconnaître deux chemins séparés.

Sarah a fait établir l'inventaire des carnets et conservé les éléments d'envoi. Nous ne savions pas qui avait ordonné leur restitution. Les pages originales pouvaient éclairer les droits sur les morceaux de papa, pas effacer d'un coup les faux documents apparus plus tard. J'ai demandé à l'avocate s'il serait utile de transmettre à Diane la page portant son thème. « Ce carnet peut être pertinent pour l'affaire », a-t-elle répondu. « Faisons-en d'abord une copie sécurisée. Ensuite, tu décides de ce que tu veux lui montrer. »

J'ai rencontré ma sœur dans un jardin public, loin de nos deux appartements. Elle avait accepté que nous parlions pendant vingt minutes, pas davantage. Je lui ai montré la photographie de la page. Ses doigts se sont immobilisés sur le téléphone. « Je pensais qu'il avait jeté ce morceau », a-t-elle murmuré.

« Pourquoi ? »

« Parce que je n'arrivais pas à écrire la suite. Il m'avait proposé de revenir le samedi, et je suis sortie avec des amis pour qu'il comprenne que je m'en fichais. »

« Il ne l'a pas jeté. »

Elle a rendu le téléphone. « C'est gentil de me le montrer. »

« Je ne le fais pas pour que tu me remercies. Je veux que tu saches qu'il avait entendu ta musique aussi. Et je veux que tu arrêtes de prendre la mienne pour remplir ce vide. »

Ses yeux se sont remplis de larmes. Elle a acquiescé. Nous nous sommes séparées à l'heure prévue. Je n'ai pas eu l'impression d'avoir récupéré ma sœur d'un seul coup. J'avais seulement cessé, pendant quelques minutes, de la considérer comme un monstre dont je devais ignorer l'histoire pour continuer à me défendre.

De son côté, Gabriel avait obtenu un entretien avec l'enquêteur pour compléter le dossier sur l'altercation. Il m'a appelée ensuite. « J'ai dit ce que j'ai fait. On verra la suite. » Il ne cherchait pas un certificat de bravoure. Nous avons dîné dans un petit restaurant de quartier. Il m'a parlé de sa fille adulte, partie vivre à Toulouse, et de leur relation reconstruite après des années où ses horaires de théâtre l'avaient fait manquer trop de moments importants. « On ne récupère pas les soirées absentes », a-t-il dit. « On apprend à être là quand on vous laisse revenir. »

J'ai pensé à mon père, à ma mère, à Diane. Je lui ai demandé s'il voulait m'accompagner au prochain concert du centre, non comme protecteur, mais comme invité. Il a souri. « Ça, je sais faire. Je suis même capable d'applaudir au bon moment. »

J'ai proposé à Diane de laisser son carnet à l'atelier de Camille pour qu'il soit examiné et numérisé avec soin, s'il s'avérait utile au dossier. Elle a refusé, et j'ai accepté son refus. « C'est à moi », a-t-elle dit, presque étonnée de pouvoir prononcer ces mots sans que je les conteste. Je lui ai proposé une photographie de la seule page concernant son thème, qu'elle pourrait conserver. Elle a choisi cette solution.

Nous avons ensuite évoqué les musiciens de notre enfance. Diane se souvenait d'un accordéoniste qui venait le jeudi réparer des soufflets ; moi, d'une pianiste qui apportait du raisin et jouait toujours trop vite. Nos souvenirs ne coïncidaient pas toujours. Elle en a ri au lieu de soutenir que j'avais tort. À la fin, elle m'a demandé si elle pouvait un jour m'inviter à son propre concert. J'ai répondu que je ne voulais pas prendre d'engagement immédiat. « Alors je t'enverrai l'annonce, et tu décideras », a-t-elle dit.

En repartant, j'ai découvert sur ma boîte vocale un message de Mireille qui ne contenait aucune demande. Elle avait vu un martin-pêcheur près du canal, l'oiseau que papa avait essayé de photographier pendant des années sans jamais réussir. Elle voulait simplement me raconter sa chance. J'ai rappelé pour l'entendre décrire les couleurs. Notre relation commençait à avoir de la place pour des choses inutiles, donc précieuses.

L'enveloppe avait une odeur de carton humide. J'ai résisté à l'envie d'ouvrir immédiatement la lettre de Diane. Elle lui appartenait, même lorsqu'elle se trouvait dans un carnet de notre père. J'ai téléphoné à Sarah pour demander si une copie devait être conservée avec les archives, puis j'ai replacé chaque feuillet dans sa pochette séparée.

Le lendemain, Delmas a organisé une conférence de presse pour annoncer son soutien à une nouvelle école privée de musique. Il a affirmé respecter « toutes les familles d'artistes » et regretté « une querelle regrettable autour d'un héritage commun ». Je n'ai pas répondu. Agnès m'a envoyé une photographie de son atelier : Sami répétait avec trois autres élèves sous une affiche faite à la main. Ils avaient écrit : NOS NOMS SUR NOS NOTES.

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Le soir, Sarah a reçu une proposition de médiation portant enfin sur trois points séparés : attribution de Le Passage, droits sur les archives et situation financière de l'atelier familial. Elle n'a pas qualifié cela de victoire. « C'est la première fois qu'ils acceptent de distinguer ces dossiers », m'a-t-elle dit. « Nous allons voir s'ils sont prêts à produire des pièces, pas seulement des mots. »

À la dernière page du paquet de carnets, j'avais trouvé une enveloppe que je n'avais pas encore ouverte. Elle portait la mention « Pour mes filles, quand elles sauront s'écouter ». À l'intérieur, deux feuillets étaient pliés séparément. L'un portait mon prénom. L'autre, celui de Diane.

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